A bord, la croisière est une joie. Elle ne pense qu’à rire et s’amuse aux éclats. Les voyageurs se font une fête; le chant du bonheur résonne à tue-tête. Et l’on ne se doute pas.
L’on ne se doute pas que le paquebot vient de se heurter, et qu’il se prépare une étonnante fatalité. C’est un Titanic, revisité. A une différence, et d’importance: la cause du naufrage est le non identifié. Et si l’on ne s’en doute pas, c’est parce qu’on ne le voit pas. C’est d’une violence bien trop subtile, un tour de force de l’invisible. Mais des secousses se font sentir. Elles se propagent, elles se faufilent. Plus remarquable est le sensible.
Alors on cesse de rire, l’on s’en étonne, l’on croit frémir. La cause est méconnue, c’est entendu, mais le malaise est là. Et il s’acharne sur nos voyageurs, dans le silence de leur torpeur. Le commandant est pris d’assaut; on le questionne, lui fait défaut. On le soupçonne, de tous les maux. Il est confus, et en désordre. Il veut s’enfuir, c’est le chaos. Mais il finit par se raisonner, et s’emploie à espionner. Sa longue vue en poche, il scrute l’horizon; mais son regard est vague, comme à l’abandon. Il est un peu aveugle le commandant. Et mauvais commanditaire, dans son gouvernement. Alors il ne le voit pas, ce petit bout de terre, qui se repose, au loin, là-bas.
A bâbord, les vagues se déferlent. En cadence, elles s’alternent. Leur frimousse est d’écume, qui s’émousse, se consume. Et leurs corps se balancent, en accord, sans offense.
A tribord, les brouillards sont épais. Ils s’évaporent, mais en secret. Le commandant n’y voit que de la fumée, et se refuse à discerner. Il s’en tient aux apparences, s’en contente, sans exigence. C’est de la faute au temps, à ce qu’il en manque, et qu’il en faut beaucoup pour distinguer. C’est ce qu’il se répète, depuis des années.
Mais les employés sont plus rusés. Ils l’ont sentie, la secousse discrète; ils l’ont démasquée. Et ils l’ont vu aussi, le gouvernail, celui qui déraille, désorienté. Ils ne perdent pas le nord, ces employés. Mais le commandant est à l’ouest; il ne veut plus diriger. Il délègue à ses subalternes, qui s’empressent de reléguer. Ce sera le petit mousse, le matelot tout nouveau, qui héritera du fardeau. Il tombe à pique, ce petit matelot. Il tombe à pic, comme le paquebot.
Et il déborde, et coule à flots. C’est la panic à mort. Les voyageurs tentent de sauver leurs peaux, mais en vain, et en sanglots. C’est une hécatombe, un massacre collectif, des plus forts aux plus chétifs. Nul n’est épargné, par hasard ou nécessité. C’est la mort qui les tient, et elle tient en égalité. Les corps les plus jeunes y succomberont en premier, parce qu’ils sont pleins, tout pleins de vie, et que l’envie, ça alourdit. Puis viendront les corps âgés, de tout le poids leurs années. C’est la sélection naturelle, qui signe la fin d’une humanité. Ou sa finalité, le saura-t-on jamais? Mais pour l’heure on l’ignore, et la vie est en tort. Elle ne résiste pas, et les cadavres se font plus froids. Le commandant est sans scrupules; il se réserve la plus belle fugue. Et il s’écrie, avec une grisante ironie, je suis le maître du monde… Et il mourra, sans nul autre sursit, parce que la nature inonde. Certaines parviennent à en réchapper, mais leur chance est de courte durée. D’autres se soutiennent, comme par amitié, et s’enchaînent de solidarité. Et c’est joli à voir, tous ces hommes qui s’assemblent. Et c’est triste à savoir, qu’ils mourront tous ensemble.
Au final, un être seulement restera vivant. C’est le petit mousse, devenu commandant. Et il l’a vu, le morceau de la terre, qui bronze à nu, en bord de mer.
Des quelques restes du paquebot, il se construit un bon radeau. Il ne sait pas nager, mais il navigue avec sûreté. Et parce qu’il est d’un grand courage, il peut crier à l’abordage…
Les pieds sur terre, il se sent seul et solitaire. Il l’est vraiment, tout est désert. Ou déserté, l’île seule le sait. Son âme est aventureuse, elle le guide en éclaireuse. Mais les chemins sont si nombreux, qu’il s’y perd de mieux en mieux. Et ça lui importe peu. Parce qu’à chacun de ses pas, il lui semble qu’il progresse, et même s’ils sont faux et d’une grande maladresse. Et il observe.
A bâbord, les palmiers sont farceurs. Ils sèment les noix de coco au gré de leurs humeurs.
A tribord, il y a quelques animaux, qui se font les yeux gros, et qui jouent à faire peur.
Et au loin, il n’y a rien. Rien que l’on puisse percevoir. Rien qu’un simple espoir.
Mais l’invisible ne l’effraie pas, le petit matelot. C’est un homme qui voit de haut. Cet inconnu, il veut le découvrir. Et il s’y dédie, avec un sourire. Il fauche les branches épaisses, celles qui l’empêchent de bien voir. Il fait fuir les drôles de bêtes, qui protègent leur territoire. La forêt est dense, mais le matelot a de la persévérance. Sa curiosité est sans frontières, sur la mer comme à terre. Il est en mode survie, et s’en accommode, avec envie. Il a envie de survivre, il a cet instinct, la puissance de ces hommes qui ne reculent devant rien. Il a ce savoir-vivre. Or c’est un trésor que cette sorte de savoir. Et tout un art. L’art de conjuguer, des efforts à la volonté, l’art de dépasser. Mais c’est un trésor si bien caché, et que l’on pirate, sans y penser, et parfois même sans croire.
Mais c’est ce savoir qui oriente le matelot, et c’est ce savoir qui le mène sans bateau. Il s’y ressource, le petit mousse, et dans son cœur, d’infinies secousses. Il a trouvé sa voie, sa quête d’ici-bas: il explorera.
Il n’a plus de repères, mais il a soif d’apprendre. Il défie les mystères, rien que pour les comprendre. S’il s’égare quelques fois, ce n’est pas si souvent. Et s’il erre constamment, ce n’est que de bonne foi. C’est son état d’esprit. Et si c’est un coup d’état, c’en est un des plus jolis. Parce que c’est ainsi que l’on vit pas à pas. Parce que c’est ainsi que l’on peut rescaper, de l’océan du je ne sais pas, à coups de rames d’on ne sait jamais. Et c’est ainsi que l’on atteint cette île perdue, l’île des marins qui s’évertuent, qui voient plus loin et sans longue-vue.
Et c’est ainsi, enfin, qu’en fait d’ignorance et d’incertain, l’on peut oser, et sans méfiance, emprunter les plus surs chemins.
A l’abordage… A-t-on déjà décrit plus bel adage?