Il est indéfinissable, ce plein qui m’habite. Et pourtant, j’ai la vive sensation qu’il m’est devenu comme familier. Peut-être même plus que je ne l’aurais souhaité…
Le connaissez-vous, ce plein? Ce plein de frissons, qui nous envahit en toutes façons? Le sentez-vous? Ce sinistre tourbillon, de peurs frappées par l’illusion? Le contenez-vous, ce trop plein d’émotions?
Et cette angoisse imposable, qui s’empare de nos âmes? L’avez-vous ressentie, une fois seulement dans votre vie? L’avez-vous vu lutter, comme le vent face aux marrées? Avez-vous pu la toucher, la sentir, la goûter? Ou bien s’y est-elle dérobée?…
En effet. Alors peut-être y avez-vous songé? Ou vous a-t-elle soumis aussi, comme nous le sommes tous, comme je le suis?…
C’est bien ce que je pensais. Elle vous a imprégnés, cette angoisse plénière… Et il vous semble à présent que rien ne saurait la faire taire. Vous ne pensez pas si bien frémir. Car jamais elle ne veut s’enfuir. Et elle attend, on ne sait quoi, mais bien postée au coin d’un moi. Un moi qui se sent tout d’un coup pris au piège, victime de ses affects, dont il se veut pourtant le maître.
Mais nous ne sommes que les sujets, de nos sentiments, même passionnés. Nous ne sommes que des supports, lorsqu’il s’agit d’intérieur fort. Il faut se rendre à l’évidence, et selon toute une vraisemblance: c’est au très fin fond de nous que le tout du tout se joue. Et l’on pourra raisonner, autant de fois que l’esprit le permet, nous serons toujours dominés, par notre sensibilité. Des plus naturelles aux plus éternelles, c’est une de ces nécessités, qui se glissent de toute merveille, pour mieux s’y imposer. Nous sommes les dominos de nos sens. Cinq, six, ou sept, qu’importent les numéros, mais nous ne sommes qu’impuissance.
Et en voici un tableau.
La peur à l’arrêt, revient la gaieté, mais elle est guettée, et l’angoisse s’y remet. Bien accompagnée, de ses douleurs alertées, s’y introduit l’attente de la feinte délivrance, avant que ne s’insère la fugueuse impatience. Le cœur au bord du gouffre, la crainte enfin s’étouffe, et le rire nous reprend. Mais les larmes n’ont pas séché, et ce n’est qu’une question de temps. Et vis repetita. Même quand s’impose la joie, elle ne procède que d’un effroi.
Et nous, dans tout cela? Nous subissons, ce total d’émotions. Qu’on me le pardonne, mais c’est bien ainsi que cela fonctionne, même lorsque l’on se raisonne.
Et qu’important les preux défendeurs, de la pensée et de ses vains bonheurs, nos ressentis nous rattrapent toujours. Pour le plaisir comme pour la peine, mais ils y règnent et nous labourent… L’angoisse vous revient? C’est que vous avez fait le plein. Vous ne souhaitez plus qu’un vide? Mais le vertige vous sera guide. Vous n’espérez plus rien? Alors vous mentez, menus malins. Car l’on espère toujours, le rien comme tout autre chose. Vous m’en demandez un détour, me quémandez une pause? Mais ce n’est qu’une métamorphose. Le calme plat n’existe pas, il reste chargé de quelque émoi. Ou de leurs souvenirs, et en surcroît. Certains l’ont tenté, et je le crois de bonne foi, mais ce ne fut jamais en succès, ou jamais ici-bas. Il faut s’y accorder: même toute la volonté d’un homme bien pensant ne saura l’anesthésier de tout sentiment.
Pourquoi penser alors? Parce qu’il le faut, et plus encore. Notre nature est aussi sensible que la pensée nous est utile. Comment, sinon, comprendre nos émotions? Comment, autrement, saisir nos sentiments? Alors pensons, effectivement. Puisque la pensée nous sert d’entendement. Mais en bon entendeur, prenons garde à l’ampleur, de ce que la pensée nomme impulsions. Car si, par malheur, nous les méconnaissons, nous en oublierons d’y penser, et tout alors sera faussé. Nous deviendrons tout confus, nous pensant bien avertis. Nous prendrons nos douleurs pour les gaietés les plus jolies. Ou nous croirons pleurer, tandis que nous rions, et c’est avec bonheur que nous nous en consolerons. Mais ce n’est qu’à cela que se résume la pensée: saisir ce qui nous consume, avec tant de variété. La pensée n’est pas plus, pas plus qu’un espion, sur le damier des émotions, et un souffle douleur pourrait suffire à la troubler. Le souverain roi, ce n’est que l’émoi. La pensée? Son conseiller. Un conseiller sentimental, et un mental puissant, de par sa force de jugement. Mais un second seulement. L’émoi seul est décisionnaire, que cet émoi soit ou non mystère. Cela, c’est à la pensée d’en juger, et c’est là sa plus acerbe utilité: analyser les plus secrètes émotions, en découvrir la nature, et peut-être même la fonction. Mais en ce qui concerne leur pouvoir de décision, gardons-nous de surestimer notre pensée, et prévenons-nous contre sa raison. Les idées elles-mêmes, et en tant que tel, ne sont pas davantage sereines. Elles aussi sont touchées par notre toute sensibilité. Et elles aussi, parallèlement, peuvent l’y suppléer. N’a-t-on jamais frémi, ne serait-ce qu’en pensée, à la pensée seule d’une idée? Si, tout à fait. L’occasion d’un si parfois même y suffirait. Aussi, sachons en convenir: nous sommes sans cesse bouleversés, que ce soit sous le coup d’une émotion, ou sous couvert de fortes idées. Il n’y pas jusqu’à notre propre pensée qui puisse réellement s’en épargner. Ce qui témoigne encore davantage que pour être plus sage que tourmenté, il est nécessaire de maîtriser ce que seulement nous pouvons dominer, même modérément: notre manière de penser, et de penser vraiment.
Mais cette utilité mise à l’écart, il ne reste à notre pensée que peu de pouvoir. Car si l’on peut parvenir à contrôler quelques passions, à se les interdire au nom de la loi, celle de la raison, ce n’est jamais qu’un temps, et exceptions faites des sentiments. Car les sentiments ont cet avantage de pouvoir être plus sages, et pourvus de raison. C’est là d’ailleurs ce qui les distingue d’entre toutes nos émotions: les sentiments ont un quelque chose de constant, que les affects, même les plus saisissants, ne sauraient égaler. Le sentiment se forme, et se maintient, aussi solidement que l’affect nous assomme, quand il survient. Ce qui, en ajout, fait du sentiment le plus raisonné de nos ressentis les plus affectés. Du reste, sentiments compris ou exceptés, ce qui est tout en entier, ce sont les affects, c’est la sensibilité. Elle seule est en infini ce que la raison est en partie: le mode de vie des êtres finis.
C’est ainsi que cela fonctionne, d’être vivant, quand on est homme. C’est cela la vie, et ses mises en pli.
De l’angoisse, de la peur, de la crainte comme d’infimes douleurs, des sentiments profonds à de vagues humeurs, mais aussi, surtout, des bonheurs qui se multiplient. C’est tout, la vie.
Et si à bien y penser, le plein me revient plus léger, il n’en est pas moins empli…