A la croisée des chemins...
Ça roule. Ça roule et ça déboule. Sur l’avenue, les passants se bousculent. La vue est jolie, et joyeuse la cacophonie. Les sens en alerte, les grosses voitures désertent. Elles se chassent, elles se croisent, perdent une place et se toisent. Leurs cylindres de profil, les carrosses se défilent. Ils se font des frayeurs, aux ronrons de leurs moteurs. Puis ils démarrent, tournent aux trois quarts, et sur le tard, crient au départ. La route est pleine, pleine de ces chauffards, mais il y règne comme un espoir.
Ça roule encore. Et sans efforts. Et sur la rue, on s’entretue. Des hommes et des femmes, bonnes et vieilles dames, quelques mademoiselles, beaucoup de pucelles, et des chapeaux melons sur quelques jeunes garçons. De pauvreté, comme de richesse, avec grandeur et viles bassesses, d’une courtoisie docile à l’hargne, ça s’entrechoque, et sans épargne. C’est une guerre qui s’engage, qui se propage comme une rage, la rage de vaincre au premier plan, celle de convaincre en paysage. La bataille est frileuse, mais elle est jolie tueuse. L’on s’attaque, l’on se blesse, dans la joie et l’allégresse. Tout est meurtri à l’infini, les erreurs de frappe se multiplient. Et sur la route, s’épanchent les doutes. Les feux sont rouges, avant que d’être verts; c’est la triste loi, mais elle est nécessaire. Les autos font du stop puis les mobiles galopent.
Et ça roule toujours. Parfois même sans détour. Dans le ciel, des fumées traînent. Sur la terre, les nuées saignent. La foule s’amasse, elle se tasse et s’agace. Les coups sont bas, mais efficaces. Puis viennent les secours, en faute de parcours. Ils pansent les plaies les plus cinglantes, mais survivront des cicatrices, jusqu’à la prochaine armistice. Elles resteront marquées à vie, en souvenir d’une mésentente, à l’abandon d’un préavis. Mais les blessures les plus profondes seront peut-être les plus fécondes… C’est l’espoir qui parle ainsi. Et il roule, l’espoir. En sens interdit, mais il roule. Le feu orange, il accélère; il donne le change, aux pleines misères. Les passants ne le voient pas, trop occupés. Ils ont d’autres humains à fouetter. Alors il se poursuit, l’espoir. Et il déroute. Il déroute les chauffards, qui s’embouteillent de maux ringards. Ils le voient pourtant, cet espoir qui se faufile, un peu habile, en zigzaguant. Mais ils se refusent à y croire, trop simplement. Et s’il est dans tous les regards, l’espoir, les yeux restent clos, aveuglés d’être si sots. Alors il court, cet espoir. A tort et à travers, il marche et crève tous les effrois. Et à travers nos torts, il veut courir, même hors la loi.
Et ça roule. Ça roule mieux ainsi. Parce qu’il est sourd à nos cacophonies. Il y préfère la symphonie, des cœurs qui battent sans faire de bruit. Et il poursuit. Il poursuit toutes les agonies, il les écrase, il les transcrit. Comme un hasard, il fait plus sombre. Et les chemins qui se confondent, et ce chauffard qui crie, qui gronde, d‘un air hagard, d‘une pénombre. Allumes tes phares, lui crie l’espoir. Ils en jaillissent, tout pleins de vie. Et le chauffard dans un merci, reprend sa route, regaillardi. Ce soir, l’espoir est de sortie. Gare aux pare-chocs les temps de pluie!
Et ça roule. Et ça roule fort. Il emprunte les petites voies. Sur la chaussée, il rit tout bas. Il rit de la foule et de ses déboires. Il rit des conducteurs, comme des motards. Il rit du ciel qui s’est chargé, de ces encombres enflammées. Et il admire la liberté, de ces oiseaux rétrovisés, qui volent trop haut, mais sans regrets. Et il se rit de lui, de se savoir si poursuivi, lui qui poursuit.
Et ça roule. Ça roule par-delà. Par delà les petites rues, sur l’autoroute et ses avenues. Par-delà les cadavres, des petits hommes un peu confus. Par-delà les routes toutes tracées et toutes leurs déconvenues. Et par-delà les horizons déçus, de terrains vagues à perte de vue. Il voit bien plus loin, l’espoir. Et qu’importe s’il ne l’atteint. Il s’y prépare, pare aux chemins, à ceux qui ne mènent nulle part, et au lointain. Il est en soi une fin. Alors il trace sa route, poursuivi par les doutes. Il les esquive, comme les dérive, et s’ils survivent, il les ignore, et ne s’emporte que plus encore.
Et ça roule, ça roule vite.
Et ça déroute, cette conduite.
Mais ça déroule, et sans limites…