- Et à présent, ce magnifique état de l’âme, évalué à n’importe quel prix, ni échangé, ni repris, j’ai nommé l’amour…
La salle vacilla. Tous les acheteurs se regardèrent, visiblement bien en colère. Ils étaient venus du monde entier, ne serait-ce que pour l’admirer. Mais l’objet restait caché. Le commissaire l’avait scellé, et le gardait en grand secret. La tension parvint à l’apogée, et la compétition fut enragée.
Un homme d’une certaine maturité proposa le premier.
- J’offre de la tendresse, s’écria-t-il, avant que d’être éjecté. Raison invoquée: ce n’est pas assez. Il ne contesta pas et se laissa y repenser.
Un autre prétendant saisit alors sa chance et tente son élément.
- Je propose de l’attachement…
Mais ce fut dit insuffisant.
Une dame âgée surenchérit.
- J’offre la douceur à l’attachement. Et un peu de caresses en complément.
Elle fut excusée.
L’enchère s’annonçait difficile, mais les acheteurs, persévérants. La course reprit avec acharnement. Une petite brune s’y essaya.
- J’offre la complicité, et comme pour anticiper: et je l’offre en illimité.
Le commissaire priseur n’y pensa même pas, et la petite brune fut évincée.
- De l’amitié, exulta son amie, en bonne solidarité.
Le commissaire s’en réjouit.
- Voilà qui est mieux… Mais bien encore trop peu.
Les deux amies se rassirent, sans grand sourire. Un compétiteur les fourvoya.
- De l’amitié, n’importe quoi… L’amour, c’est tout sauf ça! Moi, je propose la séduction, avec un jeu des émotions.
On l’examina. C’était un jeune homme aux airs rieurs, et évidemment bien grand charmeur. Mais ses clins d’œil furent sans succès, et le commissaire, de s’excuser.
- C’est une idée des plus sensibles, mais que je me dois de refuser.
Le jeune homme en fut piqué.
- Et pourquoi je vous prie?
- Parce que c’est trop joli. Trop beau pour être vrai. Et trop simpliste même, je dirais.
Le bel homme n’insista plus et se rassit, mais tout proscrit.
Les propositions reprirent, avec une hargne à en frémir. Mais le commissaire fut exigeant, comme jamais auparavant.
Une grande blonde attrayant avança ses arguments.
- De l’attirance, susurra-t-elle, en se penchant bien lourdement.
Le commissaire en trembla, mais ne put approuver.
- C’est tentant, il est vrai. Mais l’amour mérite quelque chose de plus constant. Ne m’en veuillez pas, vraiment…
La grande blonde se redressa, rougissante d’un piteux état.
- De la pitié, s’écria alors une voix.
C’était une grosse voix, sarcastique et rouillée.
- De la pitié… C’est un terme qui me déplaît. Et d’aucune nécessité. Ce n’est parce que vous me donnez pitié, que je vais vous rendre l’amour. Vous vous égarez, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Mais rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul…
La voix se tut, brisée et aigue.
- De l’admiration, balança un garçon, avec des yeux comme des ballons.
- C’est une bonne proposition. Mais l’amour a ses conditions. Et l’admiration ne fait pas tout, elle n’en est qu’un menu bout.
Après lui, un homme s’aventura.
- De la passion, et nulle raison. Qu’est-ce que vous dîtes de cela?
- Que c’est une fausse comparaison. L’amour est moins vif, que cet ébat. Si je vous le donne, vous me le rendrez. Et pour deux raisons, qui plus est. Du fait d’abord qu’il vous dépassera, et que vous ne saurez ensuite en conserver l’éclat. La passion est forte, mais elle ne dure qu’un temps. L’amour est plus discret, mais défie tout présent.
Un vieux monsieur éclaboussa franchement.
- Du sexe. Beaucoup de sexe. Une éjaculation de sexe. Ça, c’est du plus que présent!
- Non, monsieur. Ça, ce n’est qu’un bon moment. Insuffisant. Si vous n’aimez que vos amants, alors vous aimez peu et d’un amour trop peu galant...
- Du mérite, taquina un enfant.
C’était un grand enfant, d’un courage étonnant. Tous les regards y convergèrent, tous le priant de se taire. A l’exception du commissaire, qui lui sourit délicatement.
- Non, mon enfant. Ce n’est pas avec du mérite que l’on obtient l’amour. C’est malheureux, je le sais bien; mais je n’y peux absolument rien…
Le commissaire marqua une pause, mais les acheteurs s’y opposèrent. L’impatience régnait en maître, et l’on dut s’y soumettre. Le début fut relancé.
- De la patience, offrit une jolie dame, d’un calme reposant.
- Comme c’est intéressant, lui répondit-on. Mais la patience a des limites que l’amour se plaît à ignorer. Mille regrets.
Elle n’en parut pas bouleversée.
- Je propose de la naïveté, lâcha un vieil aigri, avant que d‘ajouter: c’est le prix à payer.
On le gronda avec mépris, et l’acheva sans ménager.
- Vous semblez effectivement savoir de quoi vous parlez. Mais ce que requiert l’amour n’est pas tant de la naïveté, qu’un peu seulement de curiosité. Si vous voulez que je vous le cède, alors il faut vous corriger. Et apprendre à espérer, pour commencer…
Et le vieil aigri partit.
- De la folie, s’écria un autre.
La salle s’éprit de rire.
- Charmant. Follement charmant. Mais indécent. Car si l’amour peut être aliénant, il n’en reste pas moins un indépendant. Oui, monsieur, il n’est pas fou, l’amour, ce sont les amants qui le peuvent être. Or, ce n’est pas un amoureux que je vous vends, mais leur amour, pauvre inconscient!
Le fou d’amour quitta la salle, hystérique et boitant. Le commissaire songea à le retenir; il avait une folle envie de rire. Mais un acquéreur se fit entendre. Il se leva et d’une poigne forcée, s’exprima avec fierté.
- Je vous offre le courage, monsieur le commissaire. Rendez-moi l’amour, si vous voulez me faire taire. Vous ferez mon bonheur, et je vous ferai honneur. C’est un échange de bons procédés…
- … Que je décide de refuser. Monsieur est poète, et cela seul prouve son courage. Mais aussi doux soit votre adage, il se résume à des promesses. Et les promesses ne me touchent guère, mon brave. Elles ne démontrent que votre envie, est-ce que cela seulement suffit? Vous me donnez votre parole, mais l’amour exige davantage. Il lui faut des actes, il lui faut des preuves. Bien plus que du courage, c’est une question de dignité. Il faut le mériter. Et quoi que vous en disiez, ce n’est pas ce que vous m’offrez: il me manque toujours les faits.
L’orgueilleux n’osa pas se défendre et cria forfait, en gage d’humilité. L’humilité, c’est ce qu’offrit une femme ratatinée. Elle fut expulsée avant même d‘accoucher.
- Ajoutez à votre humilité un peu de fierté, et à défaut de vous le donner, l’amour, je pourrais vous le prêter. Mais l’humilité seule est danger. Elle ne vous offrira pas l’amour, mais vous en dépossèdera. Vous lui offrirez tout, mais jamais rien ne vous rendra. Oui, l’humilité seule est un danger. Elle vous ôte le seul amour dont on peut disposer, et en toute impunité, cet amour que l’on se porte, l’amour de soi et de ses qualités. Or, sans cette estime, l’amour n’est plus rien, plus rien qu’un vide abyme. L’on s’y perd en même temps qu’il s’enfuit, et à ne plus s’aimer soi-même, l’on en égare l’amour d’autrui. Oui, l’humilité est un vrai danger; j’y préfère la modestie.
La femme se ratatina encore un peu et se surprise à pleurer. Une autre femme, alors, vint s’exprimer.
- Moi, proposa-t-elle.
- Comment, vous? s’étonna le commissaire.
- Moi, simplement moi. Je m’offre à vous, monsieur le commissaire. Et je me donne tout en entier. C’est tout ce que je peux offrir, alors prenez. Vous pourrez me disposer, et à votre guise, s’il vous plaît. Mais, en échange, accordez-moi cet amour que vous vous réservez…
Le commissaire s’en retourna et consulta ses conseillers. Il trouvait l’offre pleine de fraîcheur et insolente de bonté. Mais la demande toujours manquait. Il refusa, tout désolé. C’est alors qu’un petit homme se fit remarquer. Il éclata dans un rire fastueux, et en contamina l’assemblée. Le commissaire ne sut que faire, et hésita à sévir. Il laissa finalement le monsieur s’éclater et s’y laissa prendre par légèreté Lorsque l’assemblée retrouva un souffle, il exprima son offre en tout gaieté.
- De l’humour. Rien de plus, rien de moins que de l’humour. Nous avons tous et tout à y gagner…
Le commissaire délibéra, mais ne concéda pas.
- Vous pensez sérieusement que l’amour n’est qu’une partie du plaisir? C’est drôle, en effet. Mais c’est une erreur. Refusé.
Le monsieur en rit encore et partit se rafraîchir un peu. L’on s’interloqua. Il semblait si heureux… Puis ce fut le silence. Le commissaire tenta une relance, mais en vain. Les acheteurs n’osaient plus, pour beaucoup trop déçus. Le commissaire s’interrogea et ses conseillers se retirèrent. Quelques chuchotements félissaient çà et là, et le commissaire y prêta une oreille. Il entendit un certain bruit, en demanda un écho, mais le chuchoteur s’y refusa. Il avait peur. Alors le commissaire le pista, insista et persista, tant que le muet se confia.
- Je pensais à de la sincérité. Mais vous le refuserez, n’est-ce pas?
- Si, en effet, c’est. Mais c’est tout de même bien essayé. Celui qui ne tente rien, est encore moins…
Le commissaire était un génie, un malin. Les chuchotements laissèrent place à des cris. Mais aucune proposition ne fut validée. Certaines, pourtant, étaient plus que louables; certaines étaient valables. Le commissaire les prit en note, et rappela ses conseillers pour en débattre.
Alors qu’ils discutaient d’une offre à pourvoir, un vieillard un peu canard pointa sa canne vers le commissaire et le disputa avec entrain. Le commissaire fit signe aux messieurs de sécurité, mais le vieillard se mit à parler. Il lui dit, à quelques mots près, qu’il avait une proposition à formuler, que la sécurité pouvait prendre congé, qu’un vieillard de sa trempe n’était pas d’humeur à attaquer. La proposition entendue, l’amour fut vendu. Le vieillard prit le précieux et ne le quitta plus. La salle se vida, des conseillers jusqu’aux acheteurs, de sa sécurité comme de ses chuchoteurs, et l’enchère fut abolie. Alors le commissaire partit aussi, en repensant à son vieillard ami. Les propositions avaient été fortes et toutes sensées. Mais le vieillard avait comprit, ce que d’autres n’avaient pas pensé. C’était pourtant simple. C’était presque rien. C’était ça d’ailleurs. Rien.
L’absolu rien.
L’amour n’est pas à vendre. L’amour ne s’achète pas. L’amour n’a pas de prix.
Ces quelques vérités avaient suffit.
Pourquoi, alors, avait-il fallu tant de passion, de sexe comme de raison, de courage, d’humilité et de sincérité pour y songer? Incompréhensible. Inexplicable. Et pourtant tellement vrai…
Et si c’était ça, l’amour, au final?
Un petit rien, après tout.
Un petit rien, pour beaucoup.
Un petit rien, qui fait tout…
A juger. Sans plus.