Être ou ne pas être?
C’est la question qui me harcèle depuis tellement de temps maintenant que je me demande encore pourquoi je me la pose. Peut-être parce qu’il faut que j’y réponde… Mais que répondre à cette question? Est-ce vraiment une question à réponse? Je commence sérieusement à en douter.
Le doute. Celui-là aussi il me harcèle. Je dirais même plus, il me persécute. Et le problème, c’est que je ne sais même pas pourquoi. Ou c’est peut-être ça le véritable problème, la réponse au pourquoi: je ne sais pas. Est-ce quelqu’un dans votre monde a résolu ce problème du je ne sais pas? Parce que moi, plus je cherche et plus je ne trouve pas.
Je ne trouve pas. De cela, au moins je n’en doute pas. Suis-je plus heureux pour autant? Je ne crois pas.
Je ne crois pas. Oui, c’est tout ce qu’il me reste maintenant. De la croyance. Est-ce beaucoup que cette chose-là? Car j’ai beau croire, le doute est là. Immobile mais inquiétant, je le fuis de temps en temps, mais il me rattrape à peu près toujours. C’est cruel un doute. Mais le mien est terrifiant.
Il est apparu avec cette question qui me trouble tant. C’était il y a une éternité si mes souvenirs sont bons. Il a du me trouver à son aise parce que depuis, il ne m’a pas quitté d’une once de temps. Je le lui ai pourtant dit à ce doute qu’il ne me gagnerait pas. Mais les doutes n’écoutent pas. Alors j’ai voulu le lui montrer, j‘y ai mis toutes mes forces, mais ça ne suffisait pas. J’ai vraiment tout essayé, je ne comprends pas. Je l’ai pris par les sentiments, lui disant bien clairement quelque chose comme: « vas, je ne t’aime pas ». Mais les doutes sont insensibles, les mots du cœur ils ne connaissent pas. Alors je me suis fait plus dur et plus froid. Je lui ai dit, Dieu avec moi: « j’ai la foi ». Mais les doutent ne croient pas. Aussi, j’ai lâché, avec une conviction bien simulée, un pitoyable: « je sais ». Mais, comme je m’en doutais, les doutes le savent que l’on ne sait pas. Oui, c’est cruel un doute. Il se méfie de tout et ne dit rien. Et il vous laisse là, avec des questions auxquelles personne ne répondra.
Être ou ne pas être? Celle-là me hante, si vous saviez… Elle hante mon cœur comme mon esprit; ils la repoussent, elle les poursuit. Et elle revient, jours et nuits; à chaque seconde de ma survie. Elle ne dort donc jamais cette furie? Je ne lui ai pourtant rien fait. Alors pourquoi m’a-t-elle choisie? Pourquoi moi? Pourquoi pas lui? Je suis là, assis, parfois couché, dans ce corps qui m’a enfanté. Et je sais bien que, bientôt, je devrai décider. Être ou ne pas être? Ce sera toute ma destinée.
Mais je ne l’ai pas voulue cette destinée. Ai-je, à un moment ou à un autre, émis l’idée, ou l’éventualité que, peut-être, ce serait bien pour moi d’exister? Que cela me plairait? Non, évidemment que non. On m‘a voulu, mais je n‘ai rien demandé. Comment l’aurais-je pu d’ailleurs, moi qui n’étais même pas de cette réalité? Alors, dîtes-moi, s’il vous plaît, je devrais vraiment me sentir obligée d’exister? C’est tout de même assez insensé que je ne puisse pas même, moi, le principal concerné, décider de ma destinée. N’ai-je pas, moi aussi, puisque je suis voué à naître homme, un droit à la liberté? C’est trop demandé?
Tout cela, c’est-ce que je me suis laissé penser les premiers mois, lorsque j’étais à peine fécondé. Mais le temps a fait son œuvre et ma raison s’est exercée. C’est alors que j’ai compris que je n‘étais pas tant soumis à la fatalité. Parce que, que l’on m‘ait imposé l‘existence, je ne peux le contester, c‘est d‘accord. Mais, cette existence à laquelle on veut me forcer, je peux toujours m’en séparer… Ce ventre dans lequel on m’a déposé, suis-je contraint d’en sortir? Je peux toujours y rester et m’y laisser mourir. Je peux choisir de ma liberté, car je suis libre avant même d’être né. Libre de vivre ou de ne pas en décider. Libre de mourir comme de laisser les autres en juger. Et, comme je ne veux pas céder le moindre choix de ma liberté, ce sera à moi d’en délibérer. Vivre ou mourir? Il n’appartient qu’à moi de fixer ma volonté. C’est ce que j’ai compris depuis peu, dans un excès de lucidité. Je suis libre d‘exister.
Une naissance, c’est apparemment quelque chose de sacrée dans votre monde. Je l’ai senti depuis longtemps cet amour que vous portez aux « bébés ». Car c’est bien ainsi que vous nous appelez? Je me demande où vous êtes allés le chercher ce surnom ridicule. Mais je finirais sans doute par m’y habituer. « Un bébé d’amour ». Vraiment, ce sera difficile. Je me demande d’ailleurs ce que c’est que cet amour dont vous m’inondez. Et si tout cela est bien sérieux. Parce que, sincèrement, je ne parviens pas à comprendre comment vous pouvez aimer un être que vous ne connaissez même pas. A moins que ce soit justement parce que vous ne me connaissez pas que vous m’aimez. Qu’est-ce qui me prouve en effet que, lorsque je serais davantage qu’un bébé, vous saurez encore m’aimer? Toutes ces caresses que je peux sentir frôler ce ventre rebondi ne me sont pour l’avenir d’aucune garantie. Alors, si la naissance est pour vous chose sacrée, je me plaît pour ma part à la penser profanée. Et d’accorder, à cet égard, qu’une naissance n’est d’aucune nécessité. Si je dois naître, ce sera parce que je l’ai décidé, n’en déplaise à ceux qui m’ont engendré. Je ne les estime pas beaucoup d’ailleurs ces gens-là. Trop souvent je les entends, eux et leur fierté, comme ils se flattent de m’avoir conçu, ou procréée! C’est indécent. Elles ne ressentent donc aucune culpabilité, ces belles âmes damnées? Je le sais ce qu’ils pensent, ils ne me le content que trop. Ils pensent qu’ils me donnent la vie, et que c’est là m’offrir un présent que rien ne saurait égaler. Voilà ce qu’ils pensent ces criminels de sang. Mais quoi, je dois les remercier peut-être? Non merci. C’est un présent bien beau qu’il m’offre là, j’en conviens sans effort et ne m‘y oppose pas. Mais qu’ai-je à faire d’un tel présent si mon avenir n‘est pas assuré? Y ont-ils pensé, eux qui m’ont condamné? Se sont-ils déjà demandé si ce n’est pas un cadeau empoisonné que ce qu’ils m’offrent avec tant de générosité? Ont-ils songé à tous les dangers qu’il représente ce don de la vie? Un peu de modestie! Ce que vaut ce présent, c’est à moi d’en juger. C’est mon droit et je le prends; personne ne fera de moi un être déterminé, de force ou de gré.
Mais que vaut-il justement, ce don si précieux? Il vaut bien un doute, un doute malheureux. Car c’est à ce niveau que se situe mon problème; il n‘est pas ailleurs, il n‘est qu’un dilemme. Et s’il me faut vous le résumer, c’est en ces quelques questions qu’il s’est logé: Que dois-je penser de cette vie que l’on veut me donner? Dois-je l’accepter? La refuser?
Ce sont des questions qui vous semblent peut-être quelque peu déplacées. Mais ce sont ces questions qui me font douter. Car le temps ne m’attend pas et le futur me presse déjà. Il me faut choisir: vous rejoindre ici-bas ou bien m’abstenir, ce n’est plus seulement une question d’avenir, mais une question du présent pour un présent à venir.
Seulement voilà, cette vie que je me dois de juger, je ne la connais pas. Je sais qu’elle est en moi, puisque je suis vivant, mais bien qu‘évidemment, je ne le sais pas vraiment. Car tout ce que je perçois d‘elle, ce n’est qu’un sentiment. Et ce n’est pas sur un sentiment que je veux fonder mon jugement. Aussi, de la vie, je n’en ai qu’une idée, est-ce là bien assez? Je vais pourtant faire avec, car c’est tout ce que j’ai.
Cette vie que je me figure en pensée, c’est une chose assez étrange. A la fois belle et cruelle, douce et abrupte, vive et latente, elle est un peu de tout et son contraire. Je l’entends souvent, celle qui me porte, en rire de cette vie mystère; mais souvent pourtant, je l’entends pleurer tristement. Pas de quoi me rassurer. Bien des fois aussi ma porteuse m’a murmuré que la vie est une fête, et d’autres fois crié comme la vie est mal faite. Je ne suis donc sans doute pas le seul à ne pas savoir quoi en penser. Alors je ne cesse depuis de me demander si la vie vaut vraiment la peine, je veux dire, si elle vaut toute cette peine dont elle nous afflige et, s’il suffit d’un fou rire pour lui pardonner le pire. Est-ce qu’un sourire vaut toutes ces larmes? Ici encore, le doute me vient. Que me réserve ma vie? Que m’est-il permis d’espérer? Si vous pouviez me répondre, vous qui êtes en cette vie, en ce monde, que me diriez-vous? Naître ou naître pas? Me donneriez-vous la vie? Me mettriez-vous au monde?
Car cette vie dont je n’ai pour le moment qu’une vague idée, c’est pourtant tout un monde. Je dirais même plus, hors de ce monde, il n’y a pas de vie, ou s‘il y a quelque chose qui y ressemble, ce n‘est pas une vie. Aussi, lorsque j’entends dire tout autour de moi, que certains ont la belle vie, je me demande ce que cela signifie. Dois-je comprendre qu’il y a plusieurs vies? Et là c’est le drame, mon doute grandit. Ma destinée ne dépendrait-elle donc que d’un hasard? C’est insensé. Car nous appartenons tous au même monde, non? Alors, comment expliquer que nous ne vivions pas tous la même vie? Et me voilà à nouveau en proie à ces questions d‘absurdité. Quelle vie va donc m’offrir votre monde?
Il paraît d’ailleurs que certains d’entre vous ont quitté ce monde parce qu’ils ne supportaient plus leur vie. C’est mon géniteur qui me l’a dit. Il paraîtrait même que d’autres ont privé certains de la vie. Comment cela est-il possible? Certains donnent la vie, d’autres la prennent, d’autres encore se l’ôtent d’eux-mêmes. Mais quelle valeur donnez-vous donc, dans votre monde, à la vie? Ne faudrait-il pas en décider une fois pour toutes? Et, moi, qui suis à l ‘approche de ma vie, qui n’en est pour l’heure qu’une partie, que dois-je en décider? Très sincèrement, je veux bien la prendre cette vie, mais qu’en ferai-je une fois que je serai au monde? Qui me dit que je n’en ferai pas un bon gâchis? Et, dans ce cas, qu’il ne vaudrait mieux pas que je ne sois pas en vie? Car je ne me soucie pas seulement de moi, mais de ce monde aussi. Qu’est-ce qui prouve que je ne vais pas punir, vous et votre monde, de ma vie?
En somme, ai-je droit à la vie?
Car ce n’est pas une mince affaire que d’être en vie. Encore faut-il le mériter. Aussi, je commence doucement à penser que ce n’est pas tant la vie qui importe mais celui qui est en vie. Comment, alors, je conçois la vie? Comme un terrifiant explosif qui met le monde en péril. Voici l’homme: celui qui désamorce sa vie. Je ne paye pas de mines. Je sais bien que c’est là de belles idées qui ne valent rien de concret. Est-ce à dire qu’elle ne valent strictement rien? Si tel est le cas, alors vivra qui pourra et je me laisserai vivre. Mais je ne suis pas comme ça. Dans ce ventre tout arrondi, c’est à moi de me donner la vie… Mon doute rit, il sait que je le fuis. Il me rattrape mais ce n’est plus le même. Etre ou ne pas être, c’en est fini. Me voilà maintenant aux prises avec cette question de vertige: qui suis-je?
J’ai bien l’impression, en vérité, que c’est de là que tout est parti. Cette question vous menace-t-elle vous aussi? J’espère que oui. Sinon, c’est que votre monde est incertain. Qui suis-je? Mon doute va de pis en pis. Car, j’ai beau m’interroger, me scruter, m’abîmer, sous mon apparente nudité, je ne perçois aucune réalité. Rien de concret. Rien de suffisant. Rien de déterminé. Rien, en fait, qui vaille la peine de me dire: je suis. Mais alors, peut-être que je ne suis pas. Peut-être qu’il n’y a rien qui soit. Ni moi, ni cette vie, ni ce monde auquel je n’appartiens même pas. Oui, peut-être que je me suis fait tout un monde à partir d’un rien du tout. Peut-être que je ne suis pas. Mon doute est plus fort que tout maintenant, il est plus fort que moi. Bah, quitte à douter, autant y aller franchement. Ce doute, je le prends. Alors le doute, qu’as-tu à me dire à présent? Que je ne suis rien? Mais ce n’est pas rien cela, je suis toujours quelque chose. Ah, tu me dis que je ne suis pas. C’est mieux mais ça ne me satisfait pas. Tu ajoutes que tout ceci n’est qu’un songe? Je veux bien te croire, mais dis-moi, ce songe, qui le fait? Mon doute, tu est bien sot. Car si je rêve, c’est que je pense, et si je pense, c’est que je suis. Bien, me voilà rassuré; je suis. Mais qui suis-je? Vraiment, je crois que je m’y perds. Moi, bien à l’aise de savoir que je suis, je me sens pourtant cruellement vide. Car je ne sais pas qui je suis. Mais il se peut que je ne sois pas encore vraiment. Je veux dire, il est possible que je ne sois personne. Car tout ce que j’ai appris de moi est que je pense. Qui je suis? Un être qui pense. Bien, mais est-ce là tout? J’ose espérer que non. Mais rien ne me prouve le contraire. C’est difficile de se connaître lorsqu’il n’y a personne pour vous y aider. C’est difficile de se connaître soi-même. Et, pourtant, il le faut bien. Parce que si je ne me connais pas, comment pourrais-me juger? Comment saurais-je si je suis fait pour la vie? Si je suis fait pour ce monde? Là, je m’avoue vaincu. Statu quo, je suis perdu. Et dans le doute, il vaut mieux s’abstenir.
Alors quoi? Je vais me laisser sous vivre? Moi, le locataire d’un corps qui ne m’appartient même pas, je devrais me contenter de cet état? Quelle est triste la vie lorsqu’elle n’est pas finie… Mais elle se finit bien un jour, m’at-on dit. Alors qu’est-ce que je risque au final? J’ai la mort pour garantie. Si je ne suis pas fait pour la vie, il me restera toujours cette porte de sortie. En même temps, puisque je dois mourir, autant en gagner un peu de ce temps. Je m’épargnerais quelques souffrances.
Mais dans le cas contraire, j’aurais manqué une occasion de vivre… et pourquoi pas même une chance de vivre bien…
Quoi le doute? Tu me prends en pitié? Je dois rêver. Non, c’est bien vrai? Alors dis-moi tout, que je sache ce que tu sais.
Mon doute, si celui que tu me chuchote est une réalité, alors je te hais de me l‘avoir si longtemps caché. Mais je me décide, sans hésiter.
Cela est, je sais quoi penser. Etes-vous prêt? Moi je ne suis plus inquiet. Car je sais. La vie m’est inconnue mais qu’importe? Je l’emporterai au monde cette vie et la rendrai des plus jolies. Oui, à présent je le sais, qu’il n’y a rien de plus vrai. Et, quand bien même je me tromperais, je préfère être déçu que de n’avoir pas vécu. Je préfère être déçu que de ne pas être. Et, de cela j’en suis sûr car c’est mon cœur qui me le dit.
Je l’aime bien mon cœur vous savez. Il me révèle des choses dont lui seul a le secret. Des choses dont j’ignore jusqu’à l’existence quand je me plais à faire de l’esprit. Et, mon cœur me dit de vivre. Il me dit de ne pas m’inquiéter, que neuf mois pour se préparer à la vie, ce n’est certes assez, qu’une vie entière n’y suffirait, mais qu’il faut vivre avant que d’y penser. Il me dit qu’il sait ce que je ressens, qu’il s’entend battre à tout instant. Et il me le dit aussi, souvent, que si mes craintes sont fondées, elles seules pourtant brisent les regrets. Il sait taire mes peurs mon cœur et me donne envie. L’envie d’y croire, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Mais d’y croire surtout et d’espérer pour beaucoup. Et lorsque mon esprit me tue doucement, mon cœur me sauve la vie. Alors, je veux bien l’entendre ce cœur et le faire vibrer un peu encore. D’accord, la vie, c’est la mort assurée. Mais la vie c’est une opportunité. D’accord aussi, avec tant de dommages et si peu d’intérêts, la vie c’est tout de même un sacré pari. Mais de joie ou de peine, qu’il pleure ou qu’il saigne, l’important est que le cœur batte. Alors, en vérité, je vous le dis, il est des moments de vie qui nous interpellent, nous intriguent ou nous surprennent; en un mot qui nous touchent. Des moments de bonheur, de joie intense ou de simple soulagement, et d’autres instants plus douloureux, plus tristes, plus difficiles; des moments de doute; des instants graves durant lesquels l ‘émotion se fait plus vive, plus aigue; des instants assassins. Je pense que chacun d’entre vous saisit ce que j’entends ici. Ces moments de vie, sans doute en avez-vous fait l’expérience, ne serait-ce qu’une fois. Il est vrai que chacune de ces expériences est unique; nous vivons des vies tellement différentes qu’il est bien rare de rencontrer chez l’autre la même expérience de la vie. Et pourtant, s’il est bien une chose qui se retrouve en chacun de nous, et qui, malgré nos divergences, demeure intacte, c’est l’intensité que la vie peut parfois nous donner de ressentir; c’est la force, meurtrière ou salvatrice, qu’elle peut nous manifester. Aussi, si la vie ne semble certainement pas être la même pour tous, nous sommes tous en vie, quelle que soit cette vie, et c’est cela, je pense, le vrai, l’unique, le miracle de la vie.
Alors mes chers parents, puisque vous me donnez la vie, sachez que je la prends.
Un mot d’ailleurs y suffira, je tuerai mon doute et n’en garderai que l‘éclat:
Merci.