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orexis
Description du blog :
Un petit bout d'univers, quelques pensées folles et dingues, et une touche de philosophie...
Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
01.03.2008
Dernière mise à jour :
02.05.2008
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Sain esprit

Sain esprit

Posté le 02.03.2008 par orexis




- Père, puis-je vous poser une question? 
- Bien sûr mon enfant. Si je t’ai fait une bouche, c’est bien à cette fin...
- Et bien voilà... Je viens de parler à un homme que je n‘avais encore jamais rencontré. Il m’a dit des choses que je n’avais jamais entendues. Et il pensait d’une manière dont je n’avais pas eu connaissance jusqu’à présent. Alors je me pose des questions… 
- Ce n’est pas un si grand mal mon enfant. Si je t’ai donné la raison, en même temps que le langage, c’est bien à cette fin. 
- Mais je ne sais pourtant pas si c’est un bien. Il me vient des idées toutes nouvelles et elles perturbent beaucoup mon sain esprit. 
- Si je t’ai fait don de l’esprit mon enfant, ce n’est pas pour qu’il soit tant perturbé. Alors, parles, je t’écoute. 
- Je ne saurais vous dire tout ce qu’il m’a conté car c‘est encore bien confus. Ma mémoire me joue de mauvais tours.
- Et si je t’ai alloué une mémoire, ce n’est pas pour qu’elle te fasse autant de peine. Alors, dis-moi donc qui il est, car je le connais sans doute. 
- Sans doute oui, car vous savez tout ce que j’ignore. Je ne sais plus son nom. Mais il m’a dit être… philosophe, oui, c’est bien ça. De cela, je me souviens sans savoir pourtant ce que ça signifie. 
- Philosophe? Par moi, c’est troublant. Mais ne sois pas inquiet mon enfant, les philosophes en ont fait tourner la tête à plus d’un. 
- Seulement je ne sais pas ce que c’est, cela, la philosophie. 
- Oh, tu n’as peut-être pas tant besoin de le savoir. Car il se murmure partout qu’elle serait en voie d’extinction. 
- Elle aussi? Nous vivons une dure période mon père, ne trouvez-vous pas? 
- Très certainement. Et si je t’ai donné la vie, ce n’est pas pour qu’elle soit si dure. Mais ça ne dépend pas de moi… 
- Et c’est bien ce qui me chagrine le plus. Ne pouvons-nous donc rien faire? 
- Je le crains hélas. 
- Je voudrais tout de même savoir ce qu’elle est, cette espèce qui disparaît. 
- Je me félicite de t’avoir offert la volonté, elle est très bonne. Puisque c’est ce que tu désires mon enfant, qu’il en soit ainsi. 
Il était une fois, dans des temps très anciens, des hommes anciens. Ils te ressemblaient assez. Comme toi, ils avaient une profonde envie de comprendre, de connaître et de découvrir l’inconnu. Comme toi, ils avaient de nombreuses questions. Seulement voilà, eux n’avaient personne pour leur répondre. Aussi, lorsque ces hommes, des êtres pensants, se sont trouvés confrontés à l’ignorance, le besoin de savoir, constitutif de la nature humaine, s’est plus que jamais fait sentir. Parce que le savoir qu’ils détenaient jusqu’alors n’était que croyance, cette autre forme de l’ignorance, la philosophie comme recherche du savoir est née. La pensée est devenue pensée philosophique, pensée qui ne se contente plus d’inventer, pensée qui ne veut plus seulement croire, pensée qui veut savoir. 
- Mais, mon père, je ne vois rien de mal à croire en une chose… 
- Tu n’as pas tort, la croyance peut être chose très sainte, et toute puissante. J’ai d’ailleurs pensé qu’elle leur suffirait… Mais j’ai du me tromper quelque part. Enfin, comme je te le disais, le désir de sagesse fut d’abord désir de savoir. C’est bien d’ailleurs ce désir qui caractérise les tout premiers penseurs de l’humanité, ceux que l’on pourrait considérer comme les auteurs et acteurs de cette nouvelle manière de penser. Parménide, Héraclite, Anaximandre, Thalès, Pythagore t’en ai-je déjà parlé? 
- Oui mon père je les connais. 
- La mémoire ne m’épargne pas moi non plus. Et bien, vois-tu ce sont eux et tant d‘autres aussi qui ont porté la philosophie. Eux d’abord qui ont donné à la pensée sa fin: le monde, le tout comme objet de savoir. Eux encore qui ont donné à la pensée ses moyens: la philosophie, en tant que pensée qui vise le monde, le tout comme objet de savoir. Et, la fin justifiant les moyens, ce sont eux enfin qui ont donné à la philosophie sa première légitimité. 
- Mais qu’en pensez-vous, mon père? Jugez-vous qu’ils aient fait là une bonne action? 
- Je le pense en effet. Car d’après ce que je puis me rappeler, sans cela, la pensée serait restée pensée à vide et n’aurait jamais été pleinement pensée, c’est-à-dire pensée philosophique. Alors, oui, la philosophie devait naître. 
- Que s’est-il passé ensuite? Qu’est-elle devenue? 
- Ne vas pas trop vite, enfant. Sers-toi de la patience dont je t’ai doté. Car si j’ai dit que la philosophie devait naître, je n’ai pas dit qu’elle était née. 
- Ah? Pourquoi? Sa naissance fut difficile? 
- Je me remercie de t’avoir confié une si bonne intuition. Disons que sa naissance fut délicate. Car, tu l’auras peut-être deviné, la philosophie a pris essence avec l’ignorance. Sais-tu ce que c’est que l’ignorance? 
- Je crois oui. C’est lorsque l’on ne sait pas. 
- Tu n’as pas tort, l’ignorance peut être un manque de savoir, un savoir qui n’est pas. C’est d’ailleurs pour beaucoup cette ignorance qui a conçu la philosophie. Mais l’ignorance, ce n’est pas que cela. L’ignorance, c’est aussi un savoir qui manque, un savoir qui n’est pas savoir. 
- Je ne suis pas sûr d’avoir saisi mon père. Qu’est exactement cette ignorance? 
- Comment te l’expliquer? C’est un savoir qui prétend beaucoup mais qui offre peu, un savoir qui dit tout mais ne pense rien. C’est un pseudo savoir. Et c’est en réaction à cette autre situation de crise qu’un homme, être bien pensant, a compris la nécessité de la philosophie. 
- Pourquoi dites-vous que c’était une situation de crise? 
- Mais parce que c’est bien de cela dont il s’agit. La philosophie, ce n’est rien d’autre qu’une situation de crise. C’est lorsque la pensée est en crise, qu’il y a philosophie. Et il n‘y a rien qui fasse davantage crier la pensée que l‘ignorance. C’est par ignorance que les hommes ont perdu l’esprit. C’est par ignorance qu’ils devinrent incapables de distinguer le vrai du faux, le savoir du non savoir, et jusqu’à ne même plus pouvoir discerner le bien du mal. Parce que le désir de savoir s’était mu en passion, il n’en était plus question. A trop vouloir savoir, les hommes n’avaient pas su se donner les moyens de leur ambition. C’est ainsi que devait naître le premier savoir, celui de l’ignorance. Il était devenu vital que les hommes prennent conscience de leur erreur. Il fallait un homme pour cela. Ce fut Socrate. La philosophie pouvait naître. 
- Qu’est-il advenu de ce Socrate? 
- Il est mort. 
- Vous voulez dire que… 
- Oui. Les hommes l’ont tué. 
- Mais c’est injuste! 
- Je te l’accorde. Mais je pense qu’il le fallait pour que la philosophie lui survive. 
- Je ne vous crois pas. 
- Tu n’es pas le seul dans ce cas. 
- Et la philosophie alors? 
- La philosophie était née, mise au monde par un savoir d’ailleurs, comme tu auras pu le constater. Mais aussitôt née, aussitôt menacée. La philosophie a du se mettre à l’œuvre alors qu’elle était encore bien jeune. Et eût beaucoup à faire. Il se dressa devant elle une masse impressionnante de petites gens, tous convaincus d’avoir raison. La raison! C’est pourtant bien ce qui leur manquait le plus. Peut-être justement à cause de cela même. « Celui qui désire, désire ce qui lui manque et ne désire pas ce qui ne lui manque pas. » Mais cela, la philosophie le comprit plus tard. Ce qui ne l’empêcha pas de tracer sa route, en dépit de tous ces pauvres sophistes qui ne l’étaient pas tant que ça. 
- Ou peut-être grâce à eux… 
- Que veux-tu dire? 
- Je me demande seulement si ce ne sont pas plutôt eux, justement, qui lui ont sauvé la vie, et si ce n’est pas à eux, finalement, que la philosophie doit sa survie. Elle le doit bien à la mort d’un homme, alors pourquoi pas à ces pauvres gens? 
- Tu es très perspicace. Je ne me souvenais pas d’avoir été si généreux avec toi. Car tu as tout compris. La philosophie était un savoir en puissance, en voie d’apparition, la condition même du savoir. Et c’est précisément grâce à ce phénomène bien curieux que la philosophie a pu prendre place. Quand je te parle de phénomène, je parle bien sûr de ce qui fut, si je puis le dire, l’assassinat de la pensée par les adeptes du triste savoir. Enfin, toujours est-il que la philosophie s’est nourrie de tout ce semblant de sophisme, en même temps qu’elle dut s’en défendre. Car sa naissance ne fit pas l’unanimité; on l’attaqua, la chassa, on lui fit même un procès. Pas de quoi rire en effet. Mais elle y a survécu. « Ce qui ne tue pas rend plus fort », dira un jour un de ses amis. Je pense que s’il y a bien une leçon que l’on peut tirer de cette enfant de l’ignorance, c’est bien celle-ci. 
- Et c’est une très jolie leçon en effet. 
- Oui, nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler quand le moment sera venu. 
- Et ensuite? 
- Ta curiosité me fait honneur mon enfant. Ensuite, la philosophie fut adoptée. 
- Adoptée? 
- Oui, adoptée. Je trouve que c’est un bon mot. Après tout, la philosophie venait de perdre son père. 
- Socrate? 
- Et tous les autres. 
- Elle était orpheline… 
- Oui, c’est une jolie manière de dire les choses. 
- Et pourtant bien triste. 
- Je te l’accorde. C’est une jolie manière de dire de tristes choses. Mais essuies tes larmes mon enfant, parce qu’elle ne le fut pas longtemps. Un certain homme, Platon, l’a recueillie. 
- C’était un ami de Socrate? 
- Et plus encore. Il n’y aurait pas eu de Socrate sans lui. 
- Comment cela? 
- Disons que Socrate a disparu sans laisser de trace. Un grand dommage que Platon en son hommage s‘est évertué à réparer, immortalisant Socrate en même temps que la philosophie.
- Mais ce Platon était-il philosophe lui aussi? 
- Et comment! Platon a fait de grandes choses mon enfant. Il a lui-même adopté la philosophie et en fut un sage éducateur. Je n’ose pas imaginer ce que cette enfant à l’abandon serait devenue s’il n’y avait pas eu de Platon pour la sauvegarder. 
- Mais lorsque ce Platon est venu nous rejoindre? 
- Il s‘assura de sa postérité en la confiant aux soins d’un Aristote de très bonne foi. 
- Aristote? C‘est un nom qui me dit quelque chose.
- Oui, sans doute en as-tu eu quelques échos. Il a beaucoup fait parler de lui sur terre. Et plus encore quand il l’a quittée. 
- Ce fut une bonne chose? 
- J’aime à le penser. Car toutes les bonnes choses ont une fin. Certes, cet Aristote fut bientôt controversé. Et par de grands hommes qui plus est. 
- Ces hommes l’ont adoptée quand même la philosophie? 
- Oui, et peut-être même l’ont-ils adoptée parce qu’ils avaient abandonné Aristote. Car, si on y regarde de plus près, toutes les fois où il fut question de lui, il n’était finalement question que de philosophie.
- Ils ont des noms ces grands hommes? 
- Ils en ont mêmes beaucoup! Copernic, Bruno, Galilée, Hobbes, Fontenelle, Leibniz, Spinoza, Descartes, pour ne citer qu’eux. 
- Ils ont de drôles de noms. 
- Mais de sages pensées. 
- Il y a une chose que je ne comprends pas. 
- Mais je t‘écoute mon enfant. Je suis là pour ça. 
- S’ils ne croyaient pas en Aristote, alors pourquoi croyaient-ils en la philosophie? 
- Mais ils ne croyaient pas en la philosophie. On ne croit pas en la philosophie. On la pense. Et puis, la philosophie n’est pas la même pour tous. Tous ces hommes que je t’ai présenté avait chacun leur manière de philosopher; chacun leur manière de penser. 
- Mais vous avez l’air de dire qu’ils étaient tous philosophes pourtant? 
- C’est ce que je dis en effet. Parce que, s’ils n’avaient pas tous la même philosophie, ils en avaient tous une. Ils n’avaient pas la même manière de penser mais ils pensaient tous. 
- Ce que vous me dîtes là mon père, c’est que même si chacun de ces hommes était différent d’un autre, il était quand même comme lui? 
- C’est tout à fait ce que je dis. 
- Alors ça, c’est incroyable. Je ne pensais pas que les hommes étaient capables d’une telle chose… 
- Certains le sont. Ceux qui le décident. 
- Il n’y a que les philosophes qui ont une telle volonté? 
- Je ne le sais. Mais ce que je sais en revanche, c’est qu’ils sont rares les hommes dont la volonté est aussi divine. 
- Et cette volonté, elle a une fin? 
- Bien sûr, sinon elle ne serait pas volonté. Il n’y a de volonté que d’une fin. 
- Et quelle est-elle cette fin? 
- La sagesse. 
- Mais vous m’avez dit que la philosophie avait été conçue par l’ignorance, pas par la sagesse. 
- Et je serais bien aise de le répéter. Conçue par l’ignorance, mais conçue pour la sagesse. Retiens bien cela mon enfant: la philosophie n’a d’autre fin que de s‘épargner un début. Et cette fin est la plus louable d’entres toutes, parce qu’elle est sans fin. 
- Je tenterai de le retenir mon père. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Mais j’aimerais encore comprendre autre chose. Quelle est donc cette sagesse que les philosophes convoitent tant? 
- S’ils le savaient mon enfant, ils ne la convoiteraient pas. 
- Mais comment alors peuvent-ils vouloir une chose sans savoir ce qu’elle est? Comment peuvent-ils vouloir sans savoir ce qu‘ils veulent?
- «  Plutôt vouloir le rien que de ne rien vouloir ». Tu l’apprendras bien vite, enfant. 
- Je veux bien vous croire, père. Mais accordez-moi donc la grâce de me conter quelle forme prit la philosophe après ces grands hommes? 
- D’autres grands hommes suivirent et d’autres encore, poursuivant toujours le même destin mais n’empruntant jamais le même chemin. Un Montesquieu, un Rousseau, un D’Alembert, un Diderot ou un Voltaire et la lumière fut. Un peu de Hume pour beaucoup de Kant, un Husserl et voilà un Heidegger duquel suivra un Sartre, emportant avec lui l‘absurdité d‘un Camus. Il y eu un Levinas aussi comme un Ricœur ou un Derrida. En somme, le cortège d’une multitude d’êtres pour une seule humanité et le florilège de pensées pour seules prières. C’est un beau spectacle que la philosophie. Ça remet les idées en place, et chasse les mauvais esprits. 
- Vous êtes poète, mon père. 
- Oui, entre autres choses. 
- La philosophie a donc eu d’innombrables pères. 
- N’est-ce pas? 
- Et vous m’avez pourtant dit un peu plus tôt qu’elle était en fin de vie. Les hommes l‘ont tuée, elle aussi?
- Pas encore. Mais ça ne saurait tarder. 
- Pourquoi? Que lui reprochent-ils donc? 
- Grande question que celle-ci. Ce que je puis te révéler mon enfant n’y répondra sans doute pas. Seuls les hommes le pourraient. Et si tu les interrogeais, je devine ce qu’ils te diraient: la philosophie? Mais à quoi bon? Nous avions Dieu, nous avons la science. 
- C’est vraiment ce qu’ils diraient? Je pensais les hommes un peu moins bêtes. 
- Et moi donc! Mais j’ai bien vite compris mon erreur. Même si je m’autorise parfois à penser que ce n’est pas tant de ma faute que de la leur. 
- Que voulez-vous dire, mon père? 
- Que l’erreur n’est pas humaine, seule la faute l’est. 
- Mais de quelle faute parlez-vous donc? 
- De la faute de temps. J’ai donné aux hommes beaucoup de mon temps mon enfant; un passé, un présent, un avenir. J’ai été bien généreux, trop peut-être. Car, vois ce qui se passe: les hommes ont fauté, fautent et fauteront à tout jamais. 
- Pourquoi cela? 
- Sans doute parce que les hommes n’ont de cesse que de se préoccuper d’un avenir qu’ils ont pour beaucoup déjà occupé. Pauvres diables qu’ils sont, ils se détournent du passé, se tournent vers l’avenir mais ne font que tourner en rond. Parce que, crois moi mon enfant, si les hommes avaient un peu plus de présence d’esprit, ils auraient compris depuis fort longtemps que c’est toujours le passé qu’ils visent au futur. 
- J’ai peine à vous entendre mon père. 
- Et ma peine est plus grande encore. Mon erreur est devenue leur faute et je ne sais comment me faire pardonner. 
- Mais ce n’est pas à vous d’être pardonné mon père. 
- Je le sais mais en doute. 
- Comment cela? 
- Sais-tu combien d’hommes m’ont chassé de la terre? Un nombre infini, tendre enfant. Je ne suis plus qu’un impuissant. Alors je n’ose même pas entrevoir ce qu’ils feront de leur philosophie. Depuis que les hommes se sont donnés la science, ils y croient plus qu’en tout autre chose, et se refusent à y penser. 
- Mais en quoi la science est-elle si différente? 
- En rien mon enfant. C’est bien là le problème. La science était philosophie autrefois. C’est d’ailleurs en son nom que bien des hommes ont voulu m’anéantir. Et je m‘en amusais beaucoup; car c’est « là où les forces antagonistes se rejoignent » que se « crée la plus belle harmonie», n’en déplaise aux hommes. Mais à présent, les hommes croient sincèrement détenir le savoir. 
- Et ce n’est pas vrai? 
- Ce n’est ni vrai, ni faux. Les hommes ont fait de très intéressantes découvertes, et c’est tout à leur honneur. Si je les ai armés d’un esprit, ce n’est pas pour le plaisir. Là où l’humanité me fait tort, c’est qu’elle permette à ses hommes de prétendre un savoir qu’ils ne possèdent pas encore. 
- Cela me fait tristement pensé aux sophistes de tout à l’heure. 
- Mon enfant, tu es plus sage que bien des hommes. C’est toujours la même histoire, en effet. C’est lorsque la pensée se confronte à ses insuffisances que la philosophie prend naissance. C’est parce que la pensée est insuffisante que la philosophie est. L’histoire de la philosophie ou sa généalogie le prouve assez. Et pourtant, ce qu’elle nous prouve aussi, c’est la force avec laquelle de certains hommes fuient la pensée. C’est la conviction extrême au nom de laquelle ils se rassurent de savoir, de savoir déjà. Et la volonté farouche par laquelle ils se complaisent dans un semblant de savoir, simplement par peur violente de l’ignorance. La science est une belle promesse, mais comme toute promesse elle a ses conditions. Or, la philosophie telle que l’ont voulue ses pères est de très bonne condition. Et, en tant que telle, elle est à la science ce que, par exemple, la foi est à la croyance: son impulsion première, son principe, son moteur, et plus encore, son garant. De la même façon que la croyance le fut, avant d’en être un frein. Que les hommes préfèrent à la foi le savoir vrai, c’est un droit que je leur ai accordé depuis la genèse. Mais qu’ils se fassent le prophète d’un savoir qu’ils n’ont pas même cherché, c’est un pêché que je leur refuserai jusqu’au jugement dernier. Les philosophes ont beaucoup écrit contre moi et je ne les en remercierai jamais assez, parce qu’ils m’ont donné une raison d’exister. Mais que les hommes écrivent contre la philosophie, c’est une plaie que je ne pourrai réparer. 
- La philosophie est-elle sacrée? 
- Non, mon enfant, parce que la philosophie est l’œuvre des hommes, pas la mienne. Elle n’est qu’humaine. Mais c’est justement parce qu’elle l’est qu’elle sera toujours une nécessité. Car, si les hommes savaient, ils ne seraient certes pas philosophes; mais, si les hommes savaient, ils ne seraient pas hommes, ils seraient dieux. 
- Les hommes ne peuvent-ils donc pas devenir des dieux? 
- Les hommes, des dieux? Certains le pensent mais d’autres ont compris. Ils ont compris qu’un savoir ne suffit pas pour être un surhomme, il lui faut la sagesse. 
- Et les hommes ne sont pas sages, mon père? 
- Pas plus sages que des images. La sagesse est chose précieuse, mon enfant. Et je ne crois pas avoir permis aux hommes une telle chose. 
- Et pourquoi? 
- Parce que la sagesse ne peut être un don, tout simplement. La sagesse, ce n’est ni quelque chose que l‘on obtient, ni quelque chose que l‘on hérite. C’est une chose que l’on cherche et de ce fait, que l’on mérite. Il n’y a pas rien de plus sage que de vouloir l’être. 
- C’est donc bien ce que je disais, les hommes ne sont pas sages… 
- Si, les philosophes le sont, et ce sont des hommes, eux aussi, il ne faudrait peut-être pas l‘omettre.
- Il n‘y a donc pas plus sage qu‘un philosophe? 
- Il n’y a pas plus sage qu’un homme, lorsqu’il est philosophe. 
- Pas même vous, mon père? 
- Pour ce qui est de moi, tendre enfant, la question ne se pose pas. Je ne suis pas un homme. Je n’ai donc pas à être sage, je le suis déjà. 
- Ne pourriez-vous pas alors donner aux hommes un peu plus de philosophie? 
- Non, mon enfant, parce que je ne le veux pas. Je les ai fait hommes et je voulais qu’il en soit ainsi. 
- Puis-je vous demander pourquoi? 
- Tu le peux, enfant, mais je ne te répondrai pas. Ce que tu dois apprendre de moi, les hommes te l’apprennent déjà. Si les hommes ne sont pas sages, c’est parce qu’ils ne le veulent pas. C’est leur choix. 
- Mais pourquoi alors leur avoir laissé le choix? 
- Parce qu’il fallait qu’il leur soit possible de n’être pas sage pour l’être. Il fallait qu’ils soient hommes, pour qu’ils se fassent philosophes. Il fallait qu’ils aient le choix et je le voulais rien que pour ça.»
- Alors si les hommes ne sont pas sages, c’est parce qu’ils ne le veulent pas? 
- Oui, mon enfant. Parce que les hommes ne le veulent pas, ils ne le peuvent pas. Tout est une question de choix. 
- Mais si les hommes ne sont pas sages, ne faudrait-il pas les punir? 
- Nul besoin de cela. Les hommes eux-mêmes se punissent déjà. 
- J’aimerais les prier pour leur salut. 
- Tu le peux, mon enfant, mais je doute qu’ils t’écoutent. 
- La philosophie n’a donc plus aucun avenir, mon père? N’avons-nous plus rien à y faire?
- Cela, seul l‘avenir nous le dira, mon enfant. La philosophie n’est pas de toute éternité mais tant qu’il y a aura une humanité, il aura des matières pour la pensée, des hommes pour philosopher. Et j’ai foi en l‘homme. Vois ce qu‘il peut créer: un enfant de l’impensé et une mère pour la pensée, la philosophie est un miracle de l‘humanité. Je ne crois pas qu’une telle vérité puisse dégénérer. 
- Pourtant, c’est bien vous qui avez dit que la philosophie était vouée à disparaître? 
- Je l’ai dit parce que je m‘y suis obligé. Mais l‘espérance a cela de fabuleux qu‘elle n‘est d’aucune nécessité.
- Seulement, si nous cessons d’espérer, que nous dit la nécessité? 
- Je ne sais pas, mon enfant, je ne sais pas. Les voix des hommes sont insaisissables. Ils me prient mais je ne les entends pas. Alors, pour ce qui est de la philosophie, je préfère le non-dit et tu le devrais aussi. Mais ce serait pour moi un enfer si elle venait bientôt au paradis…





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