Le procès se tint comme convenu, à l’abri de la ville et de ses déconvenues.
Tous les hommes étaient venus, tous ensemble dévêtus, et en retenue. Des menottes aux poings liés, on les pria de patienter. Le silence au complet, le juge fit son entrée.
Son regard scruta l’assemblée. Il vit des hommes, des têtes baissés, et quelques mains pour les cacher. Il n’en parut pas s’étonner. Puis il prit place, et d’une voix assurée, introduisit le dit procès.
- Le temps est venu pour les hommes d’affronter le jugement dernier. Face à la justice et à sa bonté, ils devront répondre de leurs actes…et pensées.
La question qui dominera ce jugement est simple: les êtres humains sont-ils coupables ou innocents? La question est simple mais la réponse difficile; voilà sans nul doute ce qu’il y a de plus intéressant.
Or, alors que je viens d’énoncer la question simple, la question juste, je vois se dresser quantité d’accusations. Les hommes, est-il écrit, seraient coupables d’impiété. Le dossier est instruit, il précise qu’ils auraient commis plusieurs crimes contre leur dieu, c’est-à-dire la nature. Les preuves sont là, les arguments ne manquent pas; j’accepte d’examiner cette proposition.
Mais ce n’est pas tout. Une autre accusation, et non des moindres, attire mon attention. On me dit des hommes qu’ils seraient des criminels de haine, qu’ils auraient fait acte de racisme et de cruauté, qu’ils auraient corrompu la jeunesse et menacé les générations futures. L’accusation semble fondée; je la retiens.
Il y a du travail, matière à juger, et peut-être même à condamner.
La séance est ouverte, l’accusation peut s’exprimer.
L’accusation se leva, laissa son soupçon s’installer, et s’exprima avec clarté. Les hommes prièrent.
-J’accuse.
J’accuse les êtres humains du crime le plus odieux qui puisse être: le crime contre nature, le crime contre la nature.
J’accuse les êtres humains d’être les auteurs d’un véritable massacre écologique.
J’accuse les êtres humains de n’avoir pas su préserver leur environnement; j’accuse les êtres humains de n’avoir pas su protéger leur écosystème.
J’accuse les êtres humains de n’avoir pas assumé leur rôle essentiel;
j’accuse les êtres humains d’être des accidents naturels, et je les accuse de faute existentielle.
J’accuse les êtres humains de déforestation, de bouleversement climatique, d’exploitation intensive, de pollution intempestive, d’industrialisation abusive, de matérialisme flagrant, de dépeuplement, de colonisation territoriale et d’exactions.
J’accuse les êtres humains d’avoir consommé leurs ressources sans modération.
J’accuse les êtres humains de la plus grande inéquité.
J’accuse les êtres humains d’inhumanité.
Un silence balaya la salle et renversa le tribunal. Les hommes ne priaient pas; ils pleuraient. Alors la défense prit la parole, et quelques feuilles.
- L’être humain serait donc coupable de crime contre la nature? Peut-être bien… Mais sommes-nous seuls responsables? Rien n’est moins assuré. Car nous ne sommes pas les seuls à peupler cette nature, il faut y penser. Nous ne sommes pas seuls sur terre, et c’est un fait. Il y a d’autres vies, d’autres êtres pleins de cette vie et ainsi, pourquoi pas, et surtout oui, d’autres responsables potentiels. Il se peut, en vérité, qu’il n’y ait pas un, mais plusieurs responsables. Tout comme il se peut qu’il n’y en ait pas du tout. Pourquoi ne pas imaginer que l’environnement puisse être en cause? Pourquoi ne pas supposer que ce qui advient à notre douce planète soit tout simplement naturel? Que ce soit l’ordre des choses? En somme, pourquoi ne pas suggérer que la présente victime, la nature, l’environnement, puisse être son propre bourreau? Et ainsi que nous ne sommes pas, nous autres, êtres humains, coupables, mais bien victimes?
Les pleurs cessèrent, l’assistance s’apaisa.
Mais l’accusation s’objecta.
- Oui, pourquoi pas? Mais pourquoi? Peut-on réellement penser que notre grand lieu de vie s’est mué en beau mouroir, simplement par hasard? Ou par nature? Peut-on sincèrement croire que la nature soit coupable et qu’il soit dans sa nature d’être à la fois chaos et cosmos, ou, pour faire parler les modernes, causa sui, sa propre cause? Quelle est belle l’intelligence humaine! Semer le désordre avec malice, détourner le vrai du faux, rendre le bon sens insensé, n’y a-t-il rien de moins humain? Allons, un peu de courage, et beaucoup d’honnêteté. Osons le mea culpa, et faisons face à la réalité. L’homme est en faute. L’homo sapiens a mal tourné. Gardons-nous d’évaluer ce qu’est l’homme évolué, la déception serait trop grande. Mais tâchons simplement d’admettre pour l’heure qu’elle est grave. Car l’être humain est peut-être le plus évolué d’entre tous, mais sans nul doute aussi le plus coupable.
Les hommes s’agenouillèrent. Une étrange présomption les fit trembler, et la défense ne put qu’objecter.
- Etes-vous en train d’insinuer que, de tous les animaux, l’être humain est seul coupable? Si tel est le cas, alors expliquez-nous, s’il vous sied, ce que vous faîtes de nos amies les bêtes? N’ont-ils pas eux aussi leur part de responsabilité? Ne sont-ils pas aussi capables d’atrocités? N’y a-t-il donc, en ce qui les concerne, aucune criminalité? Admettre cela, c’est pardonnez-moi, une belle absurdité. Comment pouvez-vous prétendre que l’animal est plus innocent que l’humain? Au nom de quoi?
-Au nom de la justice, se défendit l’accusation. De notre justice. Et un simple exemple le prouvera. Lorsqu’un animal tue un des siens, il est vrai que nous le jugeons coupable, ou plus exactement que l’homme le juge coupable, et le condamne. Car il est bien évident que la justice, instance suprême, ne s’aventurera pas à condamner un animal, celui-ci étant, du point de vue juridique, ni plus, ni moins qu’un objet. Ceci étant dit, il reste que les hommes, en général, ne peuvent s’empêcher de penser qu’il n’y a rien de plus cruel que la vision d’un animal tuant un de ses semblables, et qu’ils sont toujours bien tentés d’apparenter un tel acte à un meurtre. Mais, si l’on ne se limite pas au fait, si l’on en recherche la cause, le mobile ou le moteur, pour parler proprement, l’on se demandera d’abord pourquoi. Pourquoi un tel acte? Pourquoi cette sauvagerie? Or, la réponse est simple: par instinct. L’être animal est borné, limité et agit par instinct. Et c’est précisément ce qui lui donne cette innocence à laquelle nul homme ne peut prétendre, cette innocence qui vous fait tant défaut. Car l’animal ne possède pas cette capacité de réflexion, ce libre-arbitre dont l’humain dispose. Il y a là une différence de nature. Et c’est une différence que trop d’êtres humains ont tendance à oublier.
La défense s’alarma. Le juge semblait tout à fait partagé. Elle saisit cette opportunité et, l’objection accordée, précisa sa pensée.
- Soyez bien assurés que nous n’oublions pas cette différence dont vous vous réclamez. Mais n’est-ce pas, précisément, cette différence qui fait de nous des êtres supérieurs? Vous l’oubliez sans doute, aussi je vous le rappelle, mais l’être humain est tout de même le plus développé de tous les êtres. Et vous ne pourrez m’y contester. L’homme est plus intelligent, plus alerte, plus lucide, plus capable; il est doté de facultés dont l’animal n’a même pas conscience…
L’ironie fit sourire le juge, la défense s’en félicita, et l’assistance se releva.
- Bien. J’admets l’idée. Mais c’est une raison de plus pour incriminer l’espèce humaine que vous me donnez là. Car cet état de fait qui indispose l’animal est celui-là même qui inculpe l’être humain. Que valent en effet de telles facultés si elles ne sont pas exploitées? Et, pis encore, que penser de ces capacités si spéciales, si spécifiquement humaines, si elles sont détournées de leur sens, de leur fonction propre? Lorsqu un être humain s’empare d’une vie, est-on encore en droit de parler d’intelligence, d’esprit, de raison et autres facultés si chères aux être humains? Laissez-moi penser qu’il faudrait être bien stupide pour croire alors en l’intelligence humaine.
- Mais que reprochez-vous donc ici à l’être humain? Son animalité?
Les hommes rirent.
- Je passe l’ironie et acquiesce. Car c’est bien de cela dont nous accusons vos êtres humains: leur animalité. Parce qu’ici encore, il ne faut pas se contenter des faits. J’invoque sinon la vice de procédure. Il serait effectivement aisé de tenir l’humain et l’animal en égalité: les deux ont tué, les deux sont coupables. Mais pourquoi? Pour quel motif?
- Peut-être bien parce que l’être humain est aussi, et d’abord, un animal, et qu’il peut agir par instinct seul.
- Il le peut, certes, mais en a-t-il le droit? Certains précisent bien, révisez vos classiques, que l’homme est un animal, mais un « animal raisonnable ». Aussi, si l’être humain est pourvu de raison, ce n’est pas pour agir sans.
- Et vous admettrez alors que, puisqu’à vous entendre « la nature ne fait rien en vain », il est tout à fait possible que tout ce dont vous accusez l’être humain puisse être imputé à la nature…
Jolie leçon de rhétorique! De certains hommes s’y complairent, mais d’autres de nouveau s’agenouillèrent.
- Cependant, nous pouvons tout autant penser que l’être humain doit de se conformer à sa nature, et que s’il y manque, il en est seul responsable. Or, que signifie pour l’être humain se conformer à sa nature? Ni plus ni plus que de se montrer plus raisonnable que l’animal. De s’en montrer juste plus humain.
- Et que penser alors de notre nature animale? Que faîtes-vous de nos instincts?
- Mais nous accordons tout à fait à la race humaine le droit de se laisser aller à quelques passions et autres affects irraisonnés. Pourquoi, enfin, renier nos plus bas instincts, s’ils sont humains? Il y des instincts fort innocents. Et quiconque connaît quelque peu la nature humaine vous le concèdera tout autant: il n’est pas rare que les passions l’emportent sur la raison, et à bon droit, qui plus est. Mais à cause même de cette prédominance naturelle du sensible humain, il est en son devoir d’y prendre garde, et de s‘en prémunir, ne serait-ce qu‘en pensée. Nous concluons donc: l’être humain est en droit de se faire du bien, tant qu’il n’y a pas de mal, avec ou sans raisons. Mais le problème n’est pas là. Il se situe ailleurs, un peu plus haut, au niveau de cette curieuse sphère que l’on nomme esprit. Car trop souvent, les êtres humains manquent d’esprit. C’est pourtant en son nom que leurs défendeurs tentent d’élever le genre humain au statut de race supérieure. Mais peut-être sont-ils simples d’esprit, ou trop faibles pour s’en servir. Or, c’est bien là le grand mal de l’humanité. Et c’est un mal trop fréquent.
A ces mots, on entendit quelques échos. La fierté fait grand bruit, et le juge dut en faire aussi. L’accalmie rétablie, l’accusation reprit. Mais la défense l’interrompit.
- Vous ne pouvez pourtant pas contester que les humains sont, naturellement, des esprits. C’est vous-mêmes qui l’avez dit.
- Et je le redirai autant de fois que nécessaire. Mais si « le bon sens est la chose la mieux partagée au monde », et si tous les êtres humains sont effectivement dotés d’une forme d’intelligence, pourquoi sont-ils aussi peu à en donner la preuve? Pourquoi tant d’hommes commettent-ils autant de bêtises? Se peut-il que ce ne soit pas l’intelligence mais la bêtise qui soit la plus naturelle à l’homme?
- Certainement pas, osa la défense.
- Alors, c’est qu’il faut bien admettre que les hommes, certains par lâcheté, beaucoup par faiblesse, renient leur nature. Dans tous les cas, la culpabilité humaine ne fait aucun doute. Car l’être humain doit être responsable de sa propre nature; il doit faire avec. Et la nature humaine veut que vous ayez le choix. Le choix entre le bien et le mal, la raison et l’instinct coupable. Mais il y a pire encore. Il y a les hommes qui gâchent leur potentiel d’êtres raisonnables et bons, qui oublient d’êtres humains ou qui n’en ont pas le courage. Mais il y a aussi, par malheur, les hommes qui détournent leur humanité de son sens propre, c’est-à-dire le bon sens.
- Que signifiez-vous?
Le juge avait parlé. La défense expira et la salle retint son souffle.
- En quelques mots, je veux dire qu’il y a les hommes qui ne font pas le bien, et ceux, plus coupable encore, qui font le mal. Je parle ici des humains qui utilisent leur faculté intellective à mauvais escient, qui font de quelque forme d’intelligence un instrument au service du mal. Ceux, en somme, qui font du mauvais esprit. Et ils sont nombreux!
L’accusateur fixa les hommes avec mépris, puis reprit.
- On nomme cela la manipulation. Le terme est plein de sens, n’est-il pas? Mais, plus que tout, il est humain. Et il n’y a rien de pire. D’abord, parce que les gens de cette sorte-là sont tout à fait conscients de leurs atouts naturels mais n’en font rien de bon. Et davantage ensuite parce que, dès lors, ce potentiel d’humanité qu’ils portent en eux est parfaitement anéanti. Le génie de l’homme est alors prodigieux: en vertu d’un bien, il produit un mal, et de son intellect, nulle morale. Ce qu’il en résulte? Une déshumanisation parfaite. Oui, l’humanité est mise à mal, et l’homme n’est même plus animal. Comment, alors, peut-on encore plaider l’innocence et la supériorité des hommes?
La défense n’osa pas répondre, et l’accusation poursuivit.
Le tribunal était en sursit.
- Aussi, en ce qui concerne la prétendue supériorité des hommes, et puisqu’il faut n’y apporter que des jugements de valeur, une morale s’impose. Et la morale est indubitable: si l’homme est supérieur en puissance, trop souvent il l’est bien moins en acte. Et c’est ce qui fait de lui le parfait coupable. Un excellent coupable qui a même réussi à nous faire croire que l’erreur était humaine. Or, c’est cela l’erreur. Parce qu’il y a en l’être humain bien plus de bon que de mal. La raison, le bon sens, la conscience, les bons sentiments, les instincts innocents et en bonus l’intelligence: autant de qualités en un seul homme, c’est tout de même assez généreux de nature. Mais les hommes n’ont fait aucun cas de la nature, que ce soit celle qui les environne, ou celle qu’ils emprisonnent.
- Sauf que…
La défense avait osé.
- Sauf que ces qualités ne sont pas seules, avança-t-elle, elles doivent cohabiter avec bien des défauts…
Mais l’accusation eut plus d’audace.
- Oui, peut-être. Peut-être qu’il y a autant de qualités que de défauts en l’homme, autant de dons que de privations. Un plus contre un moins, un mal pour un bien, et en vertu d’un vice, l’être humain s’en trouve disculpé. Mais cela, ça s’appelle se donner bonne conscience. Ça s’appelle lâcheté, fuite et ignorance. Car, même si c’était le cas, même s’il se trouvait que l’être humain n’est « naturellement ni bon, ni mauvais », mais un peu des deux à la fois, il a tout de même le choix. Le choix non pas d’être bon ou mauvais, n’en déplaise aux manichéens, mais celui d’être plus l’un que l’autre. Et le bon choix va sans dire… Or, n‘est-ce pas précisément cela la justice? Bien plus que d’équilibre, de balance, et d’équité, ne s’agit-il pas de choix en réalité? Seulement voilà, le conflit entre bien et mal n’est pas nouveau et tout n’est pas aussi simple. Parce qu’il y a le libre-arbitre, parce qu’il y a certains dilemmes et autres cas de conscience qui font basculer la balance Diké vers la force obscure… Sommes-nous toujours assurés de faire le bon choix? Rien n’est moins sûr. Mais quand bien même. Quand bien même la frontière entre bien et mal ne serait pas toujours claire; quand bien même l’être humain n’aurait pas, malgré ses nombreuses facultés, celle de bien faire la différence, et quand bien même n’en serait-il pas parfaitement capable, ce qui ne lui manque pas, c’est la bonne volonté. Quand on ne peut pas, on peut au moins le vouloir. Et la bonne volonté est une bonne preuve d’innocence. Aussi, l’important n’est peut-être pas de toujours faire le bien, mais de toujours le vouloir. C’est cela la juste cause. Mais cette volonté a-t-elle encore quelque chose d’intéressant pour la race humaine? Bien des hommes manquent de volonté. Parce que ce n’est pas dans leur intérêt -immédiat, concret et factuel. Le conflit entre bien et mal est devenu, d’abord et avant tout, un conflit d’intérêts. Or, là il y a faute. Pourquoi faire le bien quand ce n’est pas dans son propre intérêt? Les gens du bien -parce qu’il y en a tout de même- répondront sans hésitation: « Mais parce qu’il le faut! ». Les gens biens ont depuis longtemps tranché. Ils se sont accordés avec cette nécessité, oh combien naturelle, de vivre en vue du bien. Ils ont une vertu en plus, des vices en moins; ils ont le courage. Ils sont dignes d’être humains. Mais ces espèces-là sont en voie de d’extinction et leur vertu, aussi précieuse que rare. Aussi, puisqu’il faut juger de la race humaine, en général, le constat est lourd. La race humaine est coupable, coupable d’injustice: faible d’esprit et pauvre de cœur, dans le genre humain, il n’y a rien de plus misérable. Et c’est ce genre-là que l’on dit supérieur?…
Qu’en est-il alors de la race insultée? De la race dévalorisée? De la race condamnée? Qu’en est-il de la race animale?
Une race de ce type n’est pas coupable, ne peut pas être coupable. Une race de ce type est victime. L’animal est une victime de l’homme.
- Vous généralisez à outrance, observa la défense.
- Tout à fait. Du reste, de grands esprits ont tenté de démontrer le rôle bienveillant auquel peut prétendre l’être humain. L’accusation se joint à eux et vous offre l’ébauche d’une rêverie… solitaire.
J’ai un rêve…
J’ai un rêve; je fais le rêve qu’un jour, ce monde se lève et vive sous le véritable sens de son credo: nous tenons ces vérités comme évidentes, que tous les êtres de la nature ont été créés égaux.
J’ai un rêve; je fais le rêve qu’un jour, chaque vallée soit glorifiée, que chaque colline et chaque montagne soit redressée, que les endroits rudes côtoient les plaines, que les endroits tortueux ne soient pas torturés, que la gloire de l’humanité soit révélée et que tous les vivants le voient tous ensemble.
J’ai un rêve et je fais ce rêve aujourd’hui…
- Et en réalité?
- En réalité, si nous admettons que la race humaine a plus de facultés en elle que la race animale, et ainsi plus de pouvoir, il y a du possible. Il devient possible de penser la race humaine comme une race supérieure. Mais, en tant que tel, la race humaine est pour l’heure parfaitement médiocre. L’homme est un pitoyable supérieur hiérarchique. En effet, n’est-il pas permis de penser que tout supérieur hiérarchique se doit, par principe, de veiller à l’ordre établi? Je le sais bien, de tels supérieurs sont de nos jours bien rares. Mais ce n’est pas parce que quelque chose est banal que ce quelque chose est normal. Aussi, il apparaît clairement que l’être humain a jusqu’à présent failli à son rôle. En supposant toujours que l’être humain ait bien un rôle dans la nature. Car cet ordre naturel, dont l’homme devrait être le garant, est aujourd’hui menacé. Du cosmos passé, il ne reste plus qu’un chaos à venir. A qui la faute? Et la race animale n’est pas en reste. Elle aussi paye les erreurs de cette dégénération. Combien d’espèces ont disparu sans laisser de traces? Combien d’espèces sont vouées à disparaître, incessamment sous peu? Combien d’animaux les hommes vont-ils jouer à massacrer? Et combien d’êtres non humains faudra-t-il anéantir pour asseoir le règne supérieur? Et je n’ai pas fini. Combien d’espèces a-t-on ôté de leur milieu naturel? Combien d’animaux se sont trouvés domestiqués, dénaturés? Combien d’animaux se voient défigurés, habillés et parfumés, pour rendre plus humain? Combien d’êtres vivants les hommes vont-ils encore tenir en laisse? Anthropomorphisme. Voilà un mot tout à fait plaisant. Ce qu’il désigne l’est bien moins, mais il permet toujours de donner un nom à une cruauté humaine. Quiconque tente d’être lucide ne pourra nier que l’animal subit l’homme. Certes, les inégalités naturelles entre l’homme et l’animal privilégient le premier. Mais pour combien de temps? Et au nom de quoi? A cette question, aucune défense ne pourra trouver de réponse qui satisfasse la raison. Car cela n’a pas de sens, cela n’a pas de bon sens. Certains cruels s’exclameront peut-être avec une drôle de prétention: « mais c’est la loi du plus fort! ». Traduisez: c’est le plus fort qui fait la loi. Mais ce n’est pas de la justice, cela. La justice, c’est une tout autre chose. Le plus fort doit veiller sur le plus faible. C’est cela la loi. Et le respect de la loi doit être d’abord respect de la nature. Car ici la loi n’est pas un droit, mais un devoir. De nature. Aussi, face à cette loi, les hommes ne peuvent qu’être coupables.
- Mais c’est pourtant bien naturel. L’homme est un prédateur, cela est dans sa nature. Vous ne pouvez tout de même pas le nier.
- Et en cela même, c’est juste. Ce privilège humain, celui d’être le prédateur ultime, le dernier maillon de la chaîne alimentaire, ce privilège est peu contestable et nous n‘avons rien à y redire. Mais peut-il y avoir d’autre privilège légitime que celui-ci? Certainement pas. C’est un droit unique. Or, tout droit a pour corrélat un devoir, répète-t-on souvent aux enfants, lorsqu’il nous faut les éduquer, comme il faudrait éduquer les hommes. Car c’est bien une véritable rééducation qu’il serait judicieux d’entreprendre, le genre animal tout entier souffrant de ce manque d‘attention. Or, le genre animal, ce n’est pas seulement de l’alimentation mais aussi, si l’accusation peut se permettre, de la vie. Mais les êtres humains sont-ils vraiment de bons vivants? Accordent-ils grande importance à la vie, si ce n’est pas la leur? De toutes évidences, non pas. Et c’est là encore une bien grande faute dont il faudra nécessairement s’acquitter un jour. Anthropomorphisme, racisme, abus de pouvoir et égocentrisme, cela fait en vérité beaucoup de fautes à se faire pardonner…
- C’est donc à cela seulement que se résume l’humanité, pour l’accusation? A une espèce de prédateurs sans scrupules? L’accusation manque cruellement de discernement. C’en est absurde, vraiment.
- Et la défense, d’arguments. Car les hommes sont bien tels que nous les décrivons, et il n’y a là rien à objecter. L’humanité n’est qu’un genre de racistes. Mais il ne s’agit pas que de cela, effectivement. L’humanité est pis encore. Car ce racisme dont elle fait preuve, ce n’est pas uniquement un racisme qui touche tout ce qui n’est pas humain. Il y aussi, pour beaucoup, une forme de racisme humain.
Des murmures s’élevèrent partout. Les hommes se mirent debout, et la défense, à genoux.
- Mais de quoi parlez-vous?
- Ce que l’accusation entend par racisme humain, c’est en fait la capacité féroce des hommes à se détruire eux-mêmes. C’est ce pathétisme loufoque avec lequel de petits humains se livrent une guerre sans fin. C’est ce chahut, ce capharnaüm interminable, dans lequel des êtres difformes sacrifient précieusement leur intelligence, morale et autres dons de la nature au nom de… au nom de quoi, d‘ailleurs? Peut-être justement au nom d’un certain racisme humain. Et il n’y a rien de plus tristement drôle que ce racisme-là. Parce que, que les hommes aient l’idée furieuse d’une espèce de supériorité humaine, cela passe encore et peut s’expliquer. En effet, quoi de plus glorifiant pour ces hommes que de se poser en maîtres du monde? Quoi de plus fatal aussi, je vous le demande. Mais cela se comprend. En revanche, ce qui est tout à fait incompréhensible, c’est que les hommes fassent preuve d’autant de stupidité prétentieuse entre eux. Que les hommes soient des bêtes, ce n’est plus une nouvelle. Mais comment peut-il y avoir autant de bêtise entre hommes, d’homme à homme? Faut-il vraiment que ces curieuses bestioles poussent le vice jusqu’à leur propre perte? Il y a là quelque chose qui s’échappe.
La défense reprit alors ses forces. Une colère s’empara de l’assemblée, que le juge seul ne put apaiser. De nombreux hommes furent évacués, sans nulle excuse, ni peu de regrets. Et lorsque la salle se fut calmée, la séance fut ajournée.
Le procès reprit dans une grande anxiété. La défense s’était faite égorgée, et le juge dut aviser. Il annula les plaidoyers, et se retira pour délibérer. Les hommes à terre s’étaient couchés.
La délibération fut longue et difficile. Mais le juge était un habile. Quand la séance fut rouverte, il fit part de sa décision.
Au dehors, la terre était pleine de frissons. La nuit était tombée, sans prévenir, accompagnée. Le ciel était discret, mais ses étoiles brillaient, d’une douce clarté. Un air impur éventa la salle d’un souffle léger. Quelques gardes restaient éveillés. Impassibles, mais agités, ils ne purent davantage se cacher. Ils pénétrèrent le tribunal en grand secret.
Le verdict fut sans appel.
- Pas s’alibi, des mobiles apparents, et aucun doute raisonnable. Je déclare le prévenu coupable, coupables de tous les crimes dont il est menacé. Quant à la peine… La peine, j’espère seulement ne pas être le seul à la ressentir…
Quelques hommes s’évanouirent, d’autres tentèrent de s’enfuir. Mais les gardes toujours veillaient.
- Ce qui me réconforte assez dans ce désolant état de choses est l’idée que l’homme n’est qu’homme et qu’en tant que tel, il reste soumis à la loi de la nature. J’aime à penser que l’être paie, ou paiera, ses fautes. J’aime à penser que la roue tourne, et pas toujours à l’envers. Et je veux penser que si les hommes se sont rendus coupables, ils se rendent du même coup victimes. La race humaine est victime de ses propres erreurs; la race humaine est victime d’elle-même. Victime d’être coupable. Or, il n’y a pas de châtiment sans peine. Et ce n’est pas quelque dieu qui nous l‘apprend, mais un peu d’expérience seulement. Et, l’homme est bien en peine. Si l’on observe longuement ce theatrum mundi auquel se livrent les êtres humains, il ne sera pas difficile de s’y apercevoir et de constater que le mal-être n’y est que trop présent. Que les hommes soient responsables de bien des malheurs ne signifie pas qu’ils soient heureux. Et c’est peut-être même parce qu’ils ne le sont pas que l’humanité s’éteint peu à peu. Le mal engendre le mal, dit-on. Mais il y a pire. Parce que cet état malheureux dans lequel les humains se trouvent, ils s’y sont plongés eux-mêmes. Non contents de détruire tout ce qui les entourait, ces pauvres humains, je le vois bien, se sont détruits entre eux et de sont eux-mêmes détruits. A vouloir être parfaitement autonomes, ils sont devenus parfaitement autodestructeurs. Sachons-le, la décadence de notre espace vital n’est que le signe annonciateur de notre propre déchéance. Oui, le devenir de l’homme pourrait bien être sa fin. D’ailleurs, quel prophète n’a-t-il pas prévenu ce miracle de l’apocalypse? Aussi, face à toutes ces catastrophes humaines, je ne peux qu’hésiter. La peine ou la mort? Je ne sais. Mais la fin d’une humanité.
Peut-être bien suis-je trop sévère. Mais quiconque verrait la situation chaotique dans laquelle nous sommes enlisés, verrait alors que je ne suis que de bonne foi. Ceci dit, je ne peux m’empêcher de penser que l’humanité ce n’est pas cela. Ce n’est pas cette cupidité, ce sale amour que l’on dit propre, et cette frileuse lâcheté. Ce n’est pas tout cela, ce trio perdant, ces mauvais penchants. Ce n’est pas que cela; c’est encore autre chose. L’humanité, telle que je la comprends, ce n’est pas si mal. Car, et cela a été maintes fois mentionnés, l’humain est capable du pire, mais aussi du meilleur. C’est une question de choix. Et, fort heureusement, certains font le bon choix. Ceux-là ont choisi leur camps, sans condition et quel qu’en soit le prix. Et le prix est élevé. Mais c’est le lot des gens du bien, des hommes plus bons que mauvais, des êtres plus humains. Car, autant le dire, il y a en apparence bien peu d’intérêts à faire le bien. Seulement voilà, il n’y a rien de plus important. Et ce n’est pas là une simple apparence mais une réalité. Du moins si l’on considère avec moi que l’humanité est une bonne nature, c’est-à-dire, d’une nature qui s’accomplit dans et à travers le bien, le bon, le juste. Aussi m’est-il permis d’espérer en un monde meilleur, plus humain. Et si ce monde n’est peut-être pas celui que notre présent laisse présager, c’est bien celui pourtant qu’il fait viser.
Alors, puisque le verdict est tombé et que le procès touche à sa fin, le moment est venu pour vous, les hommes de décider de votre avenir.
En admettant que l’avenir se décide. Or, j’ai là une crainte, celle du sort de l’être humain. Je crains en vérité que le sort en soit jeté, que rien ne soit plus sous contrôle. J’ai peur pour le futur, pour ces générations du lendemain qui devront à leur tour expier les erreurs de leurs ancêtres. J’ai peur que cet héritage -que dis-je? Ce fardeau- soit bien trop lourd à porter. Et ce sont même davantage que des peurs. C’est ici la raison qui m’alerte. Que faut-il raisonnablement et concrètement espérer de l’avenir? Une rédemption est-elle possible?
Si elle l’est, elle sera difficile.
Il ne suffira pas d’aller se confesser à quelque âme bien attentionnée; vous n’en trouverez peut-être pas.
Il ne suffira pas d’aller laver ses pêchés dans quelques fleuves consacrés; ils sont déjà bien assez pollués comme ça.
Et il ne suffira pas de quelques pardons levés vers le ciel; il ne vous entend pas.
Que faudra-t-il alors? Il faudra du changement, il faudra du progrès, il faudra du mieux et même du plus que mieux. En un mot ou trois: il faudra évoluer. La race humaine a besoin d’une grande et belle évolution. Je me corrige. La nature a besoin d’une grande et belle évolution humaine. Et ce ne sera peut-être pas si difficile finalement. Car, si les sciences disent vrai, l’évolution est plus que naturelle à l’homme; elle lui est nécessaire. Ajoutez à cette idée un peu, beaucoup, énormément de bonne volonté et tout devient possible.
Du reste, seul l’avenir nous le dira. Mais du progrès humain parce que la nature le vaut bien, cela semble juste, n’est-il pas?
Espérons du moins que ce jugement ne sera pas le dernier…
Et le silence fut brisé