Qu’il est bien difficile d’être un esprit…
Un esprit. Un mot pour désigner une infinité de maux.
Mais qu’est-ce que l’esprit?
Certains pensent que l’esprit, c’est cette faculté précieuse et unique qui nous permet d’appréhender le monde qui nous entoure. Mais ceux-là pensent mal, ils pensent à vide. Pire, ceux-là ne pensent pas; ils espèrent.
Car l’esprit, ce n’est que cette chose ridicule qui se bat contre elle-même. C’est cette chose bien étrange qui se complait dans s’insuffisance, et s’acharne à poser les problèmes auxquels elle ne peut pas répondre. L’esprit, c’est ce cercle vicieux qui tourne en rond, ce début sans fin qui donne le tourni, ce rond point sans détour, ce point mort sans retour. C’est encore cette pauvre chose qui tente en vain de panser les plaies qu’elle s’est infligée avec tant de soins. Et ce malade qui refuse de se soigner, et ce médecin qui se rend malade, c’est encore et toujours l’esprit. Il faut bien l’avouer; il n’y a rien de plus pathétique qu’un esprit.
Vous voulez un trait d’esprit? Tirez un trait sur l’esprit.
Je me pose pourtant bien des questions. Je me demande, par exemple, pourquoi nous ne sommes capables de savoir que ce qu’est ne pas savoir. Et pourquoi aussi nous ne sommes capables de comprendre que ce qu’est ne pas comprendre. Mais j’ai ma réponse. C’est parce que nous sommes capables d’esprit, et être capable d’esprit, c’est être tout simplement incapable.
Je me demande encore pourquoi il y a tant de choses qui nous échappent, tant de choses que nous ne savons pas, que nous ne connaissons pas, que nous ignorons, et -pis encore- des choses que nous pensons connaître sans pour autant les comprendre. Pourquoi tant de questions sans réponses? Pourquoi? Et pourquoi tant de pourquoi? Mais peut-être est-ce simplement parce qu’on se le demande… Voilà ce que je sais de l’esprit. A peu près rien, ou si peu. C’est-à-dire tout ce qu’il y a à savoir.
Or, quand la raison atteint ses pauvres limites, c’est le cœur qui parle. Et qu’a-t-il à nous dire, ce cœur? Le cœur ne dit rien, rien que la raison ne s’accorde à penser. J’envie ce cœur qui s’exclamait avec raison: « je sais que je ne sais rien ». Il savait quelque chose ce cœur. C’était un cœur savant. Mais que reste-t-il maintenant que ce cœur ne bat plus? Peu de choses. Car ce « je sais que je ne sais rien » ne me suffit plus . J’y préfère de loin un « je sais ce qu’est ne pas savoir ». Car c’est là un savoir bien plus grand, c’est un savoir qui comprend. Et j’oserais même jusqu’à penser que c’est parce qu’il comprend qu’il en sait autant. Ne pas chercher à savoir, mais toujours à comprendre, c’est tout ce qu’il nous faut savoir.
Mais… Mais ce n’est là que le savoir de l’ignorance. Que nous importe un tel savoir? Ou plus exactement, que vaut un tel savoir? Il vaut bien un désespoir.
C’est ce que mon cœur me crie lorsque ma raison se tait.
Et il crie souvent ce cœur… trop souvent.