Elle est venue sans se crier, sans me prévenir, ni m’alerter. En silence et sans effroi, elle est venue de son absence, et de toute la violence d’un coup d’état. La rupture. Elle est venue, et elle est là.
Ce que je fais dans pareil cas? Je prends mon cahier, et j’écris de haut en bas. C’est ce que j’ai fait, un peu par nécessité. J’avais envie de me parler. L’envie de me dire, comme par exemple, que je ne suis pas en faute. Même si c’est une erreur, même si ce n’est pas vrai. C’est une parole qui réconforte, qui baume des plaies. L’envie de me dire, comme par hasard, que ce n’est pas moi qui défaille, mais notre histoire qui déraille. Même si c’est une nuance qui se joue des apparences. L’envie de me dire, comme pour le penser, que je vaux quelque chose. Même si je ne sais pas quoi. Que je suis drôle, que je me fais des blagues. Même si elles ne font rire que moi. Que je suis jolie, que c’est mon miroir qui me l’a dit. Même si c’est un menteur, et qu’il n’a pas de cœur. Que je suis honnête et innocente. Même si je n’en suis que plus insolente. Et que je suis intelligente, aussi, même sans esprit. Il fallait que je me le dise, oui, que je m’aime, que je peux être aimée, et même si ce n’est que par moi. Il fallait que je me parle. Il fallait que je me dise, un peu encore, que je ne suis pas personne, que je suis un quelqu‘un, un petit être, comme un humain. Que l’on se ressemble beaucoup, moi et moi-même. Que l’on se ressemble et que l’on s’aime. Il fallait que je me l’avoue aussi, que j’en ai des faiblesses, des défauts, et qu’ils me blessent, parfois même trop. Et même si ça ne tue pas de ne pas être assez fort. Il fallait que je me les répète, pour m’en convaincre, toutes ces vérités qui me concernent. Et ne concernent que moi. J’avais besoin de me le dire, ce pourquoi, je suis comme je suis. Même si je ne suis pas. Il fallait que je m’en console, de mes faux pas. Même s’ils ne mènent qu’à moi. Et j’avais envie de le taire, ce cœur qui bat. Parce qu’il souffre de ne battre que pour moi. J’avais même envie de vous les ouvrir, vos cœurs, pour qu’ils me voient. Même si ça ne se fait pas. J’avais besoin de vous le crier, que j’existe, que je suis là. Et même si ça n’importe pas. J’avais besoin de vous le dire, à vous qui n’êtes pas seuls, que je le suis, moi. J’avais besoin de vous écrire, à vous qui n’existez pas. Oui, il fallait que je me le dise, ce tout cela. Que je ne sais pas mentir, même si personne ne me croit. Que je ne sais plus frémir, et même si je meurs de froid. Que je ne veux plus transpirer, puisque le chaud me méconnaît. Il fallait que vous le sachiez. Que je ne suis même plus un corps. Que je ne suis qu’une enveloppe. Un peu timbrée quelques fois. Mais une enveloppe prête à poster qui jamais plus ne s’affranchira. Je cherche mon destinataire, je le cherche comme une proie. Mais je ne suis pas expéditrice, je ne suis rien, rien d’autre que moi. J’ai des brouillons d’adresses empilés çà et là; mais je n’ose plus, mais je n’ose pas. J’ai peur que l’on me rejette, que l’on me déchire, que l’on me renvoie. Et même si je le suis déjà. Je crains de me perdre, bien cachetée mais sans foi. Je me craignais même, autrefois. Mais je me suis parlée, et de vive voix. Je ne me crains plus, à présent. Mais je suis seule, à tout instant. Seule avec moi-même, et je me supporte, comme je m’aime. Même malgré moi. Même s’il n’y a plus de toi. Et même s’il n’y en a jamais eu. Je le voulais, pourtant. J’en voulais un, tout simplement. Un toi qui m’aimerait, un peu comme l’on s’aime soi. Un toi que je voudrais, et même plus que moi. Ce toi, je n’y ai pas droit. Et je me contiens, et je me vide, et je ne sais plus jouer la timide. Je m’offre tout en entier, je m’offre à consommer. Sans modération, désespérée d’illusions. Je doute de tout, je refuse de croire. Je n’en ai plus envie. J’ai trop appris. Que l’on est toujours seul dans sa vie. Qu’il n’y a jamais personne pour vous prendre en saisie. Que tous ce petits bonheurs, ce n’est qu’un paradis. Que j’écrirai longtemps ainsi, à défaut de parler, à défaut d’un ami. Qu’il n’y a que mes cahiers qui puissent me supporter. Qu’ils supporteront toutes mes ratures, qu’ils sauront vivre de mes bavures, et j’y dépose mes folles blessures. Et même s’ils ne me répondent pas. Et j’ai envie de l’étouffer, ce souffle qui m’anime encore, ce dur espoir qui me fait tort.
L’espoir qu’un jour, peut-être, je pourrai t’écrire, ces si jolies choses qu’à toi seul je voudrais dire.
L’espoir qu’au lendemain, je pourrai t’enflammer, de ces infinies déclarations, que tu rendrais insensées, pour me dérouter de frissons.
L’espoir qu’un beau matin, ma plume s’envole loin, bien loin, trop loin pour occuper mes mains.
L’espoir échaudé, qu’un doux soir d’été, je jetterai mes cahiers pour me jeter dans tes bras.
L’espoir ainsi, qu’attendrie par la nuit, je pourrai les brûler, ces papiers d’identité, pour t’effeuiller de mon émoi.
Et même si cet espoir, il ne brûle que moi…