Il dort.
Elle entre et il dort. Elle se rassure, elle le rejoint, s’octroie une parcelle de lit, ferme les yeux, et ne pense à rien. Sa tête est posée, ses lèvres closes, et son esprit garde le silence. Mais son cœur bat. Elle ne dormira pas.
Du fond de teint. Elle s’en barbouille une épaisse couche et se dessine une autre bouche. Indispensable, son fond de teint. Elle l’emporte avec elle, dans son sac couleur vermeille et fait claquer ses ballerines jusqu’à la porte de sortie. Elle se retourne. Tout est encore endormi. Alors elle sort, sans bruit.
Un sourire. Elle le force un peu, mais il vient. Elle en offre un à sa collègue, à son patron aussi, à son amie enfin. Et va vite se repoudrer.
Des enfants. Ils l’attendent, à la sortie, comme chaque lundi. Elle les envole à tour de bras, les embrasse une fois, deux fois, et leur sourit. Sans se forcer, juste par envie. Et elle se maquille encore un peu, pour les rendre plus bien heureux.
Un appartement. C’est un appartement assez spacieux, aéré et cotonneux. Les enfants ont leur chambre, la cuisine est petite, mais le salon est grand. Et en bordure il y a aussi, surtout, un petit bout de jardin qui respire de fraîcheur, et fait croître de jolies fleurs. Il fait bon vivre en cet au-dehors; l’air y est doux et léger. Mais à l’intérieur on étouffe.
On étouffe une femme exactement.
Elle se débat, mais ne crie pas. Les enfants dorment, elle ne peut pas. Alors elle met son poing droit dans la bouche. La ruse est bonne, efficace. Les enfants dorment; ils ne se réveilleront pas.
Un café. Une nécessité après une nuit à somnoler. Elle l’agite, le sucre et l’ingurgite. Elle n’aime pas le café.
Un gilet. C’est l’été mais elle se couvre d‘un gilet. Elle en choisit un long et foncé. Elle y ajoute une écharpe, épaisse et brodée.
Du fond de teint. Encore, encore un peu et un peu plus. Il faudra en racheter.
Une voiture. Les transports, trop communs. Une voiture, c’est plus sain. Celle-là est couleur or, rayée de quelques bosses, mais d‘un éclat à perte de vue. Aucune autre ne lui ressemble. Elle rayonne et on l’en remercie, on la chouchoute, on la guérit. Peu ont cette chance.
Les enfants. Ils jouent tendrement. Ils se disputent aussi. Mais ils s’aiment et ça leur suffit.
Une porte. Elle s’ouvre et le laisse entrer. La peur en profite, elle s’engouffre et la fait crier. La porte craque, elle se brise.
Comme son poignet.
Un bandage. Sous son gilet, il colle à son bras mais dissimule le poignet.
Une excuse.
L’escalier. Ce sera lui, cette fois, qui l‘aura renversée. Une marche de trop. Quelle étourdie elle fait!
Des talons hauts, bien hauts. Et elle retrouve un semblant d’équilibre.
Du fond de teint. Et du rouge à lèvres aussi. Couleur sang.
Comme celui qui coule sur sa joue démaquillée.
Ses enfants. Ce qu’ils l’aiment leur maman! Elle les serre aussi fort qu’elle le peut, et les couvre de baisers. Elle se sent bien ainsi, enlacée de ces petits êtres pleins de gaieté.
Du parfum. Un léger souffle de féminité. Elle en distille quelques gouttes, sur son cou, sur sa nuque, et son bandage.
De l’aspirine. Pour taire ce bruit de fond qui encombre son esprit. Elle en prend quelques milligrammes. Et son esprit se tait.
Elle aussi. Le silence lui encercle la gorge. Aucun son ne peut sortir, le foulard les emprisonne. Alors, elle reste ainsi, muette d‘agonie.
Un yaourt. C’est tout ce qu’elle pourra avaler. Son estomac reste sur sa faim mais son angine refuse. Elle s’accorde un peu d’eau et un café, bien serré.
Un sourire. Il est difficile aujourd’hui.
Un rire. Celui de ses enfants, et de leur naïveté.
Du travail. Elle s’y met, sans trop d’enthousiasme. Mais il le faut, et elle le fait. Les dossiers sont empilés, triés et prêts. Ils s’impatientent; elle s’y remet.
Un plat. Elle le sauce, et le pimente. Elle plie le linge, le range. Elle chasse la poussière, y dépense sa colère. Et refait le lit.
Il se défait, lorsqu’il la pousse sur le matelas. Le sommier vole en éclat, les lattes n’y résistent pas, la table de nuit tombe en fracas. Il froisse les draps.
Des bouteilles. De bonnes bouteilles de vin, qui s’entrechoquent dans la cuisine. Elles sont vides.
Des mouchoirs. Quelques-uns, juste ce qu’il faut, pour éponger les eux salées de ses sanglots.
Une cigarette. Elle pique légèrement. Mais qu’importe. Elle vide le paquet, jette le briquet et s’enfume. Une dernière fois, juste une dernière fois.
Et un cœur. Qui ne bat plus. Et jamais plus ne battra.
Ce soir, enfin, elle dormira.