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orexis
Description du blog :
Un petit bout d'univers, quelques pensées folles et dingues, et une touche de philosophie...
Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
01.03.2008
Dernière mise à jour :
02.05.2008
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Bout de coeur

Bout de coeur

Posté le 04.03.2008 par orexis
J’ai six ans. Et j’apprends que tu vas nous rejoindre. Toi que je ne connais pas, dont j’ignore jusqu’au prénom, je te veux et pour de bon. Et je t’aime déjà.

J’ai sept ans. Et tu viens au monde. Ta naissance est difficile, je n’en ménage pas mes larmes et elles coulent en grand secret, le secret d’une petite fille que l’on désarme. Mais je t’aime quand même, et même plus que moi-même.

J’ai huit ans. Et tu pleures. Toutes les nuits, dans notre chambre. Cette chambre dont je ne t’offre qu’un bout, mais t’offrant mon cœur dans son tout. Tu me prêtes le tien, avec plein de salive. Tu me baves dessus, quand on te couche tout contre moi. Mais j’aime ça, parce que je sens ton cœur, et parce qu’il bat. Et tu ris aussi, et je l’aime ton rire, plus que tes larmes, mais moins que toi.

J’ai neuf ans. Et tu me marches sur les pieds. Avec ton youpala, tu me poursuis. Je me cache, je m’enfuie. Tu me rattrapes, comme toujours. Mais ce n’est que de l’amour. On se fuit, on se cherche, on se repousse, l’amour aux trousses. Mais je l’aime cet amour. Parce que c’est le notre, à personne d’autre, et qu’il me vient de toi.

J’ai dix ans. Et on joue aux pirates. Sur les lits superposés, tu demandes à me tuer, mais un peu, juste un peu. Alors j’accepte, juste pour te rendre heureux. Et je simule de mourir, rien que pour voir ton sourire. Et tu le réanimes comme à chaque fois, peut-être parce que tu m’aimes un peu, juste un peu, et que tu m’aimes en vie, de surcroît.

J’ai onze ans. Et tu m’offres mon premier amant. On est dans un parc, le parc des roches, dans un camping, plutôt moche. Mais c’est l’été, et il fait beau. Alors on s’amuse, même pour de faux. Et tu te lies d’amitié avec ce jeune homme, qui m’aimera le premier, ou fera tout comme. Et je t’en remercie encore, et pour toujours, de me l’avoir offert, ce prémisse d’amour. Je l’aime un peu, beaucoup, ce garçon de passage. Mais je t’aime plus que tout, et à n’importe quel âge.

J’ai douze ans. Et tu vas à l’école. Tu découvres ce monde qui déjà m’appartient, et dont je connais jusqu’aux moindres recoins. Ou presque. Car je ne le savais pas, que les maîtresses ne sont pas toujours de bonne foi. Je ne le savais pas, qu’elles peuvent être cruelles, et s’amuser autant à maltraiter leurs maternelles. Maman le découvre, elle aussi, et elle se bat longtemps contre ces furies, quatre ou cinq ans, le temps qu’elles soient punies. Et moi je comprends, rien qu’à cet instant, que tu es déjà, toi mon tout petit, en proie aux plus blessantes des péripéties. Et c’est ainsi, tu vois, que pour la première fois, tu vas m’enseigner quelque chose de la vie. Et je ne l’aime pas, cette souffrance qu’elle t’inflige. J’ai envie de la prendre, de la briser cette tige, de la faner cette fleur du mal, de l’absorber ce parfum de fatal. Oui, je veux être toi quand la vie ne t’épargne pas. Parce que je t’aime plus qu’elle, même si je l’aime malgré moi.

J’ai treize ans. Et Maman a mal. Elle a des bleus un peu partout, et plus que tout des bleus à l’âme. C’est papa. Il joue les gros bras. Et toi tu ne le sais pas, ce qu’il fait quand tu dors, quand il teste si Maman est vraiment indolore. Mais comment te la décrire, cette triste réalité? Comment te le dire que Maman perd sa dignité, à cause d’un père plein de fierté? On t’en préserve, et elle se les réserve, ces coups de minuit; on t’en cache jusqu’aux bruits. Parce qu’on t’aime, Maman et moi, et qu’on redoute avec quel effroi, un jour peut-être tu le découvriras. Et parce que ça fait mal, un amour qui se tait, ça fait toujours du bien, un amour qui se sait. Alors on te le dit, pour ça nulle cachotterie, que s’il y a un amour qui peut nous sauver de la vie, ce n’est que cet amour que tu nous offres, qui nous guérit.

J’ai quatorze ans. Et papa est parti. La nuit nous a affranchies. Tu te demandes pourquoi, le cœur crispé de son émoi. Pourquoi hier il était là, et qu’au réveil tu ne le trouves pas. Tu exiges que l’on t’explique, dans le détail, la polémique. Tu le cherches, tu l’attends, mais en vain et piteusement. Et tu nous en veux sans doute un peu, et on te veut moins malheureux. Mais nous ne sommes que plus impuissantes, face à tes questions impatientes. Ton âme est en attente, de ce père qui a disparu, de cet homme qui ne viendra plus, et je le sais, tout au fond de moi, que cette blessure ne se soigne pas. On la panse comme on peut, on compense en t’aimant à deux. Mais ce n’est pas assez, tu veux cet amour à trois, et les deux bras de ton papa. Je m’en veux parfois de ne pas avoir su te préparer à ce qui, pourtant, devait arriver. Et que, très souvent, je me plaisais à espérer. Le départ d’un papa qui aime sans foi, et qui frappe sans détour, sous couvert de l’amour. Mais en étais-je seulement capable? L’on n’est plus capable de rien lorsque la vie nous accable. C’est mon excuse. Je te la donne, avec mon cœur, petit homme. En espérant toujours plus fort, qu’un jour seulement tu me pardonnes. Et saches combien je suis désolée de ne pouvoir que t’aimer, à défaut de te protéger.

J’ai quinze ans. Et je fais ma crise. Je ne m’aime pas, je ne m’aime plus. Comment, dès lors, puis-je aimer les autres? Comment, alors, puis-je t’aimer toi? Et pourtant je t’aime. En maladresse et en silence, mais je t’aime. Et qu’importe moi. Qu’importent ces autres qui ne sont pas moi. Je t’ai toi. Mon frère, j’ai les quinze ans adolescents, ceux qui protestent contre ceux qui contestent, et je peste. Contre ce monde, contre la vie, et contre moi aussi. Mais je t’aime, oui, plus que tout au monde, et pour la vie.

J’ai seize ans. Et j’ai grandi. J’ai compris. Et je vis. Je l’ai tuée, ma colère, apaisée ma petite guerre, mais je reste une solitaire. Et je sais que quelque part, n’importe où sur cette terre, il y a un frère qui se demande où est sa sœur et pourquoi elle préfère le vivre seul, son doux bonheur. Je le sais troublé, confus et rancunier, de me voir m’éloigner. Alors j’espère qu’il comprendra un jour, ce frère, que si je me suis éloignée, ce n’était qu’un détour pour mieux le retrouver. Il fallait que je te quitte, pour me construire un avenir. Un avenir assez solide pour que je puisse t’y introduire, et t’y garder à tout jamais. Il fallait que j’apprenne à m’aimer pour m’accepter. Et en solo, c’est tellement vrai. Mais c’était, frérot, pour t’aimer en duo. Et sans secret.

J’ai dix-sept ans. Et je te vois grandir. Tu entres au collège maintenant, est-ce à dire que tu es grand? Je m’y refuse, tout simplement. Je te veux petit enfant, baveux et innocent. Mais tu ne baves plus, et moi je suis perdue. J’ai comme l’impression de te redécouvrir, comme si un étranger s’était incrustée, balayant mes souvenirs, décomposant mon passé. Je ne te reconnais plus, ou si peu. C’est moi qui suis confuse à présent, et c’est moi qui t’en veux. Mais je t’aime comme toujours, d’un singulier amour. Je ne hais que le temps qui court.

J’ai dix-huit ans. Et je deviens adulte. J’ai quitté notre monde, et on m’en a exclue. Ce monde de l’enfance, ce cercle d’espoirs perdus. Toi t’y es resté et tu t’y bats. Alors je le regarde d’un peu plus loin encore, et j’ai les craintes, comme les remords. J’ai peur que tu ne sois pas assez fort, pour surmonter ce dur apprentissage, ce passage entre deux âges, le tourbillon de toutes ces pages, la vie en somme et sans images. Mais le présent m’accapare et je le rejoins, le monde des adultes et de leurs petits riens. Et je me dis, mais sans trop y penser, que l’on n’est plus du même monde. Que l’on s’est fourvoyés, de se croire immuables, ou immobilisés. On ne l’est pas, on évolue, on change, parfois du tout au tout, et sans rechange, sans au cas où. On est soumis à chaque seconde à la fugue du temps et de ses instants. Mais ce que je ressens, mon frère, ne change pas. Il est là, imperturbable, ou si peu de fois. Il est là, oui, cet amour que je t’alloue, et il sera là tant qu’il y aura un nous. Nous deux. Si c’est pas heureux!

J’ai dix-neuf ans. Et rien ne va plus. Rien ne va plus comme avant. Tout est différent. Oh, ce n’est pas de sa faute, au temps. C’est de la mienne, de ce que j’en ai fait. Je me le suis accaparé, je ne t’en ai pas prêté, ou pas assez. J’en éprouve des heures de regrets tu sais. J’aurais du t’en réserver de ce temps, t’en octroyer de bons moments. J’aurais du les partager, mes dix-huit ans. Je ne l’ai pas fait, et tu peux me le reprocher. Tu dois me le reprocher. Comment, sinon, oseras-tu me pardonner? Comment, sinon, pourras-tu m’aimer?

J’ai vingt ans. Et je t’aime au présent. Oui, je t’aime, comme une sœur, comme un enfant, comme j’aime ton cœur, et ses battements. C’est peu ce que j’offre, je ne le sais que trop. C’est peu de l’amour quand la vie fait défaut. Mais il n’y a rien de plus important. Alors je t’en inonde, avec ou sans compliments. Je rejette les secondes, je veux t’aimer éternellement. Mais je repense sans cesse au trauma de mes quatorze ans, à cette idée qui me persécute, qui me fait trembler, l’idée que je ne puisse te protéger. Je suis ta grande sœur, pourtant. Mais plus tu grandis, et plus je suis enfant. Je me sens si petite, et tout va tellement vite. Tu es entré au collège, je suis devenue étudiante. Tu as découvert la cité, tu t’y enfonces lentement. Je la quitte pour l’université et n’y vis que partiellement. Toi tu y es tout en entier, est-ce que je sais ce que ça fait? Je le voudrais, très sincèrement. Mais non. Tout bêtement. J’ignore tout de ce monde au sein duquel tu évolues. C’est un monde dont je ne suis qu’une spectatrice un peu déçue. Déçue de me savoir si frêle à tes côtés, déçue de ne pouvoir, comme souvent, t’en préserver. Et tu luttes, les poings serrés. Et je ne comprends rien de cette drôle de nécessité. Qu’il faut se battre pour se faire respecter. Qu’il faut être animal pour conserver sa dignité. Qu’il y a trop peu d’humains qui survivent en cité. Tu vois, je ne le savais pas tout cela. C’est toi qui m’a tout appris, de cette étrange forme de vie. J’ai mes armes, j’ai eu le temps de me parer. J’ai la raison, j’ai la pensée, et une certaine distance de sécurité. Mais c’est une chance qui m’a été donnée. Je n’ai pas grandi en cité, et je ne sais pas, et je ne saurai jamais. Et je me surprends à t’envier. Tu l’imagines cela, mon frère? Tu te le figures en pensée? Je t’ai envié. Parce que je t’ignorais. Je t’ignorais si démuni, si désaxé aussi, et aussi malheureux. Je l’ignorais cette souffrance qui t’a cerné, et cette confiance trop fatiguée. Je les ignorais tes déceptions, tes grandes frayeurs et leurs frissons. Je suis une idiote, ni plus, ni moins. Mais je me suis remise, frangin. Et je sais à présent que c’est bien toit que j’aime, et que c’est bien moi l’enfant. Alors cries-le moi, que je ne sais rien de toi. Que je ne suis pas comme toi, mais que ça n’empêche pas. Ca n’empêche pas d’aimer, de ne pas ressembler. Cries-le moi que si l’on est différent, ce n’est pas un mal, ou pas vraiment. Cries-le moi que tu veux me frapper, quand je t’assassine de mes paroles de cruauté. Cries-le moi que tu me hais, que tu le sais que je ne t’aime pas, que tu me hais, oui, de m’aimer, toi. Cries-le moi, hurles-moi, fais ce que tu voudras. Mais détrompes-toi. Parce que je t’aime, frangin. Je t’aime, mais si tu savais à quel point… Tu ne l’entends donc pas, cette petite voix? Tu ne les entends, mes murmures de mea culpa? Alors cries-le encore une fois. Et dis-le moi, que tu m’aimes, toi aussi, surtout toi. Et tu l’entendras peut-être, ce cœur qui est en moi. Tu l’entendras peut-être, oui, ce cœur. Comme il bat pour toi. Pour toi, mon petit frère, mon bout de cœur, pour toi, pour moi, pour nous, mais surtout, pour notre toi et moi…






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