J’en ai assez. C’est la saturation. Assez. J’en ai assez… de récrire ma vie. C’est chaque fois la même chose. Le même. Encore. Et saturation à nouveau.
Je déborde, les nerfs lâchent, et j’écris, pauvre que je suis. Et je raisonne, ce qui me passionne. Je suis dans tous mes états. Ce sont des états d’âme. Il ne me manque plus que le bon état. Le bonheur. Ou quelques chose qui y ressemble: du plaisir, de la joie, de l’humour, n’importe quoi. Mais un quoi. Et de l’espoir même, s’il le faut. Un quoique, un bon mot. La vie est triste, quoique… Mais il n’y a pas de quoique. La vie est triste, c’est tout. Tout ou rien. Mais jamais rien du tout. Et le stylo s’épanche, il jette son encre, sur ma feuille blanche. Que je voudrais blanche. Mais qui se noircit, à mesure que je vis. J’ai dans la tête des mots qui résonnent, qui s’entrechoquent et qui s’étonnent. Ils veulent sortir. Je les retiens. Mais ils m’ignorent et vont se poser, se déverser sur mon cahier, pour s’imposer à mes pensées. Comme d’habitude. Le même, encore le même. Saturation toujours.
Mes joues sont rouges, rouges de colère. La honte, je ne la ressens plus. Je l’ai trop sentie, c’en est fini. C’en est assez. Et c’en est trop. Trop triste. La vie, ce n’est pas seulement triste, ça l’est trop. Voilà encore un mot. Un mot qui vient s’ajouter, comme pour me désespérer. Et mon souffle qui s’agite, et mon cœur qui se tourmente, et mon poignet qui s’effrite, et mon esprit qui se lamente. Je fais de jolies rimes. Mais c’est parce que je trime. Je crois que j’ai l’écriture du désespoir. C’est elle qui bombarde mon cahier rouge de textes noirs. C’est joliment trouvé cette image, un peu usée, mais toujours d’effet. La feuille qui se noircit, et face au noir, l’espoir d’un gris, à défaut d’être blanchie. C’est beau, c’est sublime. Mais c’est triste, toutes ces rimes. J’ai froid aux mains. Le froid aussi, c’est une merveille. Le froid, le chaud, et parfois même un grand verre d’eau. Ça forme un joli paysage, et comble le vide de bien des pages. Mais c’est triste, cela aussi. Tout est triste, aujourd’hui. Moi, pour commencer. Ou au commencement, la réalité. Je ne sais plus, je n’ai jamais su. Mais au présent, c’est pire encore: je ne sais même plus quoi penser. Pourtant les mots se chargent, de tourbillons d’idées. S’ils sont heureux, c’est tant mieux. Le tant pis, il est pour moi. Il l’est toujours, tout comme cette fois. Tout comme. Le même, toujours le même. Saturation qui se sature elle-même.
Mise en abîme avec ces rimes! Elles me poursuivent, je veux m’en débarrasser. Je les brise, ou veux les briser. Mais elles se déchaînent, et m’aliènent sans pitié. Pourquoi? Pourquoi ne suis-je pas capable d’écrire ce que je vis? Pourquoi faut-il toujours, que j’écrive en détour. Pourquoi est-ce que cette vie, sans cesse je la récris? Et pourquoi ai-je à ce point besoin de mon stylo, de mon crayon, et de tous ces lourds canons? Les mots, c’est mon fardeau. Je les aime parfois. Ils me donnent matière à penser, à inventer, et à conter. Mais pourquoi sont-ils aussi proches de mes réalités? Elles ne devraient appartenir qu’à moi, en être mes exclusivités. Mais les mots s’y incrustent, et ne me laissent jamais en paix. Ils me dévident, je dois l’avouer. Mais c’est peut-être cela, le problème, au fond, tout au fond de moi. Ils ne connaissent pas le vide, ce vide que je voudrais penser. Ma tête est pleine, et saturée. Saturation. Je te retrouve, la damnation!
Et les rimes qui l’accompagnent, et ces rimes qui me gagnent. Laissez-moi donc finir, ne tentez plus de vous écrire. Je veux me contenter de dire. Sans aucun style, ni jeu, ni lumière, sans être habile, mais juste sincère. Je me veux honnête, même si je dois en être muette. Mais les rimes sont sourdes, elles ne m’écoutent pas. Et elles reviennent, me font chanter. Elles sont pauvres, mais elles s’en moquent. Ce n’est que du toc. Et qu’importe? Elles me viennent tout de même. Tout et même. Les revoilà. Ils ne me manquaient pas. Saturation. Et point d’exclamation.
Et j’ai l’envie de pleurer, et je rature mon rire, pour ne pas y céder. Pourquoi devrais-je rire alors que tout est insensé? Je suis en tragédie, mais je refuse la comédie. Je ne veux qu’une anesthésie. Est-ce trop demander, que cette sorte de paix? Point d’interrogation, mais sans les points de suspension. Je veux en finir, désemplir la saturation. Et me voici en ironie. C’est lui, mon mode favori. C’est celui qui me survit. Ce n’est même plus moi qui écris, ça ne l’est jamais, ce n’est que lui. Ou elle, je ne sais pas. Est-ce que l’ironie est une femme? Non, c’est un féminin. Les hommes sont des malins, ils n’ont féminisé que les mots de gaieté. La vie, néanmoins, ce n’est pas masculin. Est-ce gai pour autant? Ou pourtant? Drôles de questions qui s’articulent. Drôles de formules. C’est la saturation. Elle est pleine de mes contradictions.
Et mon stylo qui refuse de s’arrêter. Il écrit tout seul, est-ce qu’il le sait? Il ne répond pas, sans toutefois rester muet. Car c’est un bavard, mon stylo, mais il bave beaucoup trop. Je me demande parfois s’il les connaît vraiment tous ces mots. Ces mots qu’il me jette, sans trop de précaution, sont-ils seulement des fautes d’inattention? Drôles de questions, m’écrit la répétition. Quelle prétention! Les rimes s’affolent, elles saturent, elles aussi. Elles aussi. Le même se récrit, inlassablement, continuellement, et autres mots en ment. Et le finalement, où se cache-t-il? Pourquoi fait-il le difficile? Je le veux, et maintenant. Mes mots s’y opposent, et se déposent franchement. Ils m’indisposent, insolents. Et leurs rimes qui me pigmentent follement. Je n’ai jamais su transcrire ma vie, ni l’écrire tout simplement. Toutes les fois où je m’y suis essayée, c’est un échec qui m’a sonnée. On efface le flou, et on recondense. Mais il est fou, le flou, et il balance. C’est la digression. C’est elle qui me surcharge, et qui transgresse tous mes barrages. C’est elle encore qui me le fait dire, ce par ailleurs, ce pour quoi je ne sais pas. Je ne sais pas écrire, ou je ne sais plus. Au choix. Je ne sais faire que récrire, retranscrire, et gommer les défauts. Je chasse mon naturel pour qu’il se tienne à carreaux. C’est étrange cette expression, se tenir à carreaux. Qu’est-ce que les carreaux? La digression me revient au galop. Je la calme, le mets au trop. Mais elle me réclame, mes quelques mots de trop. Elle est douée, la digression. Et j’y succombe, sans tentation. Simplement de saturation.
Si seulement je pouvais vivre par procuration! Si tous ces mots pouvaient être mes amants, ils mettraient fin à mes tourments. Ils me combleraient sensiblement, me satureraient de sentiments. Des amants, je n’en ai jamais trop. La saturation, je la leur offre. Peu en redemande, les hommes sont sans étoffe. Ils se contentent du superflu, et ne se mettent jamais à nu. Ou pour le temps, le temps d’un lit. Et ils s’envolent, et ils s’enfuient. Et je suis seule, seule dans ma vie. Seule avec mes mots. Mais mes mots sont de saturation, et peu de compensation. A quelques exceptions, qui me cèdent leur compassion. Comme ce soir. Tiens, ce comme n’est plus le même… Mon comme de comparaison, c‘en est fini. C’est un comme de par exemple, un comme bien plus joli. J’en ôte mes virgules, elles étaient ridicules.
Les rimes persistent, mais je me désiste. Qu’elles viennent s’étaler, je n’en serais pas moins troublée. Car c’est le trouble qui me taquine à présent. Et c’est un trouble grand. Ce soir, le même, ce n’est plus mon histoire. Mon histoire, c’est celle de ce désespoir, qui m’a tenue le premier, mais auquel je me substitue, moi et ma liberté. Et, comble de l’ironie, les mots veulent m’y aider… Jolie saturation que celle-ci!
Ils m’ont vidée, je m’y suis déchaînée, et dans mon rire, plus d’ironie, un souffle seulement de folie. La folie heureuse, cette folie baladeuse, un peu forte et furieuse, qui survient sans prévenir, nous surprend d’un sourire. Je ne sature plus, j’exulte. Mes rimes me proposent une lutte, mais je la permute. Et elles s’exécutent! Les mots, je les cherche, je les trie, je les dépêche. Et ils se taisent! Et j’ai l’impression d’un infini, d’un état d’âme sans agonie. Je crois bien que je vis… Je vis et j’écris. Sans y toucher, juste en pratique, je vis ma vie. Ça se complique. Mais je le sais, à présent, que j’ai les mots pour garants. Et je les propulse sur mon cahier, et je les déguste, revivifiée. Et même si c’est compliqué. Car, oui, ça l’est. Mais même si. Le même si, je l’ai trouvé. Et je ne le quitterai plus, ce sera ma volonté. C’est un même précieux, que ce même si. C’est un même de domination. Alors je me le réserve, en garantie, ou précaution. Je l’écrirai comme je vivrai. Avec un désespoir, mais tout petit, et, même sur le tard, la puissance de son énergie…