Les philosophes, pour beaucoup, se sont donnés pour mission la difficile explication des phénomènes qui transparaissent en et à travers le monde sensible, ce monde aux alentours dont nous sommes tout autant les spectateurs que les acteurs dévoués. C’est la tâche qu’ils s’assignent. Ou assassinent. Oui, j’ose le jeu de mots, tant il me parait à propos. S’il me fallait détailler, je dirais que ces hommes se sont attribués là un dessein qui risque fort bien de les dérouter, ou exporter, hors du droit chemin. Quel est donc ce chemin, auquel je confie tant de droiture? J’y viens. Ces philosophes, ceux dont je vous préoccupe, présupposent que tout ce qui s’expose à nous, êtres humains, et qu’ils nomment phénomènes, recèlent de certaines propriétés, qui pourraient à leur tour receler quelque chose de la vérité. Recéler n’est certes pas le terme qu’ils emploieraient, mais je le pense de bon fond. Car ces phénomènes ne se dévoilent pas évidemment d’eux-mêmes; s’il est admis que certaines de leurs propriétés sont apparentes, d’autres font preuve de davantage de discrétion, et requiert un peu plus encore de curiosité, voire d’intuition. Ceci dit, il reste que les philosophes de cette espèce abordent leurs objets avec la ferme intention d’en découvrir les secrets, et de parvenir ainsi à une connaissance plus explicite de leur nature. Leur entreprise me semble tout à fait louable, et je ne me risquerais pas à la perturber. Cependant, je ne peux m’empêcher de me demander s’il n’y a pas là un danger qui, quoique vraisemblablement mince, pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Ce danger qui se présente à mon sens, que j’espère bon, est d’ordre méthodologique; c’est un problème de cheminement. S’il me fallait vous l’imaginer, j’en reviendrais à cette image qui me plaît tant, l’image de ce chemin, droit et stricte, que nous sommes tous, je le suppose, tentés d’emprunter un jour, quelque soit la voie par laquelle nous y sommes conduits. C’est une image qui me plaît à l’infini, -et il y a nulle perte à afficher ses préférences-, parce qu’elle résume plutôt bien l’idée qui me taquine depuis de certaines lectures épistémologiques. J’y vois donc un chemin, toujours le même, mais ouvert, ou partagé, à une multitude de petites routes éparpillées, comme à tout autant d’issues possibles. Chaque promeneur est tenté ainsi de s’écarter du principal chemin, certains par erreur, ou naïveté, et sans en être réellement conscients; et d’autres tout à fait volontairement. Les premiers pensent bien faire, tandis qu’ils se trompent; les seconds s’égarent délibérément, trop faibles pour parachever leur routine. Les égarés me semblent peu blâmables, d’abord parce que nullement coupables, et ensuite parce que je garde en espoir l’idée qu’un temps viendra où leurs erreurs seront compensées. Il m’est difficile de concevoir qu’une erreur de telle sorte puisse être parfaitement irrémédiable et ne se donne jamais à contempler comme la promesse d’une connaissance prochaine. Mais en ce qui concerne les promeneurs déserteurs, je ne saurais leur concéder autant d’indulgence, et s’il m’était donnée la possibilité d’avoir à en juger, je ne pourrais que les plaindre, sans pouvoir pourtant les innocenter. Reste une troisième possibilité, et sans doute l’aurez-vous deviner, que je nommerais, simplement par effet de style, la voie du succès. Les quelques rares qui s’y aventurent méritent, je le pense très sincèrement, une estime des plus considérées. Mais ce ne sont pas de ces fins pèlerins dont j’éprouve en cet instant l’envie irrésistible de vous entretenir. Ceux-là sont voués à suivre toujours la route du bonheur, et nous n’avons guère de souci à leur consacrer. Mais les promeneurs du second type, déserteurs avérés, n’y échapperont pas. Que sont donc ces hommes-là? Il s’agit plus exactement des hommes qui choisissent la solution de facilité. C’est le fait des hommes trop peu alertés et qui, occupés seuls de leur bien-être, ne distinguent pas bien les raisons pour lesquelles ils auraient intérêt à tracer leur route, et qui, très certainement, ne résistent pas aux obstacles. Ceux-là sont de toute évidence, et une dissertation sur le sujet ne ferait que le confirmer, dans l’erreur la plus obscure. Et c’est, je pense, ce pourquoi les déserteurs rejoindront, au matin ou au soir, la terre des égarés et de leurs erreurs révélées. Terre de l’inconnue, qui donne tant matière à penser. Il me fallait y rêver un peu. Mais s’il me fallait, enfin, argumenter, avec davantage de rigueur et comme il plait aux professeurs, je raisonnerais à présent au sujet de ces égarés, d’une pourtant si douce volonté. Avez-vous gardé en mémoire ce que je confiais penser des philosophes en danger? C’est que ces philosophes me semblent, précisément, de potentiels égarés. Et puisque je ne trouve pas meilleurs argument que les idées, je vais tenter de le prouver.
Ces philosophes, donc, présument pouvoir découvrir la vérité des phénomènes sensibles, soit, en somme, de toute chose, en les expliquant. C’est ainsi, du moins, que je résumerais leur volonté. Mais il y a là un point qui m’échappe: expliquer une chose, est-ce, véritablement, le moyen le plus adapté de la connaître? J’entends bien que ces philosophes prévoient de comprendre la chose dite, bien avant que d’en proposer une explication. Mais cette étape reste indissociable de son terminal, ou, pour le dire autrement: s’ils tentent de comprendre un phénomène, ce n’est que pour mieux l’expliquer, et, ce faisant, l’expliciter. Sans doute suis-je fortement influencée par l’idée selon laquelle la fin définit les moyens, idée que je partage presque malgré moi et qui me fait dire que nous sommes sans cesse tentés d’exécuter une chose en vue d’une fin, et non en vue de l’acte en lui-même. Si je vous écris, en quelques mots, c’est toujours avec l’intime utopie, ou prévision, que vous me lisiez. Et si mon but était tout autre, je m’en serais tirée tout autrement. Ceux donc d’entres vous qui sauront se satisfaire de ces quelques arguments, en déduiront sans doute la même conséquence, à savoir que vouloir saisir un phénomène, pour mieux s’en désaisir, et pouvoir le partager, est une entreprise erronée, car intéressée et/ou influencée. S’il me fallait alors invoquer un vulgaire et pitoyable exemple, je m’accorderais à dire que cela ressemble à ce qui se produit lorsqu’un vendeur présente un article: si je veux vous vendre mon livre, je vais, même inconsciemment, vous le présenter de la plus aguichante manière qui soit. C’est, il me semble, ce que ces certains philosophes sont toujours tentés de faire lorsqu’ils expliquent un phénomène qu’ils ont tentés de saisir à leur manière. C’est peut-être d‘ailleurs, en partie ou en tout, ce problème dont nous prévient Kant lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de chose en soi, et que nous ne sommes aptes à rendre compte que de phénomènes, c’est-à-dire, en caricature, d’apparences. Car, en effet, l’on peut arguer d’infinies propriétés au sujet d’un phénomène, toutes plus variées, voire insensées, les unes que les autres, à la condition de le vouloir assez fort. En conséquence de quoi je m’autorise à penser qu’un philosophe qui aurait dans l’idée, en dernière analyse, d’expliquer un phénomène ne sera jamais parfaitement en mesure de le comprendre vraiment. Le problème étant ainsi formulé, il reste le problème de la solution. S’il me fallait en proposer une, je vous reconduirais très franchement au chemin, celui qui me parle tant. Ainsi, figurez-vous que ces pèlerins exemplaires qui nous étaient tout à l’heure apparus sont toujours en route, et poursuivent leur chemin, ce chemin un peu plus encore droit et stricte, ce chemin qui nous préserve seul de toute erreur, ou contrariété. Ces pèlerins ne font pas nécessairement bonne route, il est vrai, car, vous le savez sans doute, il n’est pas de route plus périlleuse que la route consciencieuse. Mais les pèlerins sont, par définition, des hommes courageux. Certains chutent, mais se relèvent, beaucoup luttent, mais sans le glaive. Il est des rimes qu‘il est bien difficile de refuser. Mais, rimes à part, nous nous trouvons bien sur le bon chemin, et tout pourtant nous y ferait douter. C’est que si ce chemin semble mener à bien, nous ne savons pourtant pas où, exactement. Aucun indicateur se décide à nous en informer, aucune pancarte se dessine à l’horizon, et la vue d’un homme ne saurait être assez prolongée pour bien en distinguer le fond. Ainsi, nous ne sommes ici qu’en présence, déclarée, d’un chemin, sans en avoir la fin. C’est toute une histoire, que ce chemin. Mais c’est une histoire qui ne finit en rien. Avez-vous deviné ce que j’entends signifier? Si non, la fin justifiant les moyens, j’aurais pourtant bien essayé. Ce que nous révèle ce chemin paysager, ce n’est rien d’autre que la solution au problème qui s’est posé: pour s’acheminer à bonne destination, mieux vaut en ignorer la formulation. Il est une expression, du sens commun, qui donne à penser: peut importe la destination, seul compte le voyage. C’est un peu, par ailleurs, ce pour quoi nous vivons. Bien que nul ne soit censé ignorer la nécessité de sa mort, cette destination tout aussi finale que fatale, beaucoup d’entre nous tirent profit du temps de vie qui nous est imparti. Pour ce qui est de la philosophie, et de ses fiers mystères, il en va de même: il serait tout à fait contradictoire de suivre un chemin avec pour seule préoccupation d’en entrevoir la fin, car ce serait là le moyen le plus certain de ne jamais y parvenir. Ce danger interpellé, une solution semble devoir s‘imposer: il serait tout à fait judicieux de suivre un droit chemin, même épineux, qui ne mène nulle part. Ou, à bien des égards, à ce qui demeure à notre connaissance un nulle part. Car il y a bien des raisons de supposer que tout phénomène ait une explication, et ne soit pas un produit seul du hasard. Les philosophes à en avoir émis l’hypothèse, avec plus ou moins de certitude, ne sont d’ailleurs pas rares. Mais si nous pouvons sans réel danger nous laisser aller à penser une certaine intelligence naturelle, il est plus prudent d’en cueillir les fruits de façon toute désintéressée. Ce qui ne signifie évidemment pas que nous ne devons pas en approcher les essences, ou en percer les intrigues. Il ne s’agit pas de s’en tenir à la vérité de notre ignorance originelle, ou primitive, mais il s’agit d’en bien saisir les remèdes, et la manière dont il nous faut les absorber. La solution qui me parait la plus fiable consiste donc en une formule de quelques mots à peine, et aisée à retenir: les phénomènes réclament de leurs observateurs bien moins de présomption que d’attention. C’est là, je pense, la seule intention qui puisse être appropriée. Connaître pour expliquer, chercher pour trouver, ou vivre pour mourir, relèvent de la même absurdité. Mais connaître pour connaître, et tenter de décrire les phénomènes, avant que de vouloir absolument les définir, c’est là une route des plus sensées, c’est une route dite du succès. En considérant toujours que ce ne soit pas tant le succès qui soit au principe du périple envisagé, que les efforts que l’on y investit.
Et s’il me fallait en citer, je dois vous avouer que je parlerais bien volontiers de curiosité, en tant qu’état d’esprit, et d’honnêteté, au cœur de la vie...