Je pense savoir de ma mère plus que quiconque. C’est un privilège qui n’appartient qu’à moi. Je connais toutes ses facettes, ou presque.
Je perçois avec aisance quelle enfant, puis adolescente elle a pu être, je la connais femme, je la connais mère… je connais Francine. Je crois que lorsqu’on approche à ce point l’essence d’un être, on nous avec lui des liens uniques. C’est la chance qui m’a été offerte, la chance de faire la connaissance de cet être hors du commun. Si je devais utiliser une image, je ferais de ma mère une pierre précieuse, une pierre de jade plus exactement, d’un vert aussi troublant, transperçant que ses yeux. Mais ce joyeux est enfermé dans un coffre, en bois massif, scellé lui-même par mille cadenas. Moi seule, je pense, en possède de certaines clefs. Je les ai obtenues par amour et par confiance. En découvrant peu à peu ma mère, j’ai gagné bien plus que je n’espérais. Car j’ai à présent le bonheur unique de contempler cette pierre; son éclatante beauté s’est révélée à moi, lorsque j’ai su traduire l’âme de cette femme. Quand je pense à tout ce qu’elle est, le mot amour prend tout son sens. J’ai bien l’impression que ma mère est une muse, la muse qui m’a inspirée tant de bonheur; celle qui m’a transmise cette soif de vivre qui anime tout mon être. Je suis toujours maladroite lorsqu’il s’agit de mots d’amour. Mais il se produit je ne sais quel enchantement et, s’il est question de ma mère, le cœur se délie, et tout mon corps vibre de bons sentiments. Peut-être que nos âmes résonnent d’une même voix. C’est parfois ce que je ressens.
Ma mère peut tenter de cacher sa véritable nature, comme elle le fait si souvent pour se protéger, cela ne prend pas avec moi. Tu entends maman? S’il le faut, je déjouerai tous les pièges que tu peux parfois tendre aux inconnus, je franchirai toutes les barrières que tu dresses pour te préserver, mais je t’aimerai, comme tu es. Qu’importent les masques derrière lesquels tu es parfois tentée de te réfugier, je te verrai toujours comme la femme que tu es. Ceux qui te côtoient, te voient sans te connaître, n’ont pas cette chance, et ne l’auront sans doute jamais. Ils n’aperçoivent que le coffre de bois, sans imaginer l’espace d’un instant qu’une pierre précieuse s’y tapit farouchement. C’est pour cela qu’ils te pensent si solide, si courageuse. Tu l’es maman, mais tu n’es pas invincible et la vie n’a que trop éprouvé tes forces. Tu as l’instinct de survie, et tu survies. Mais tu te demandes avec angoisse, et parfois une grande souffrance, si tu pourras un jour comprendre le sens du mot vivre. Parce que l’énergie avec laquelle tu te bats chaque jour n’est pas inépuisable, parce que bien trop de tes espoirs se sont perdus en désillusion, parce que tu mérites tellement plus, parce que l’angoisse ne t’est que trop familière, et pour tant d’autres raisons encore, tu n’es pas cette Francine que les autres croient si forte. Ou plutôt, tu n’es pas seulement ce vaillant petit soldat qui se défend autant qu’il le peut contre un monde toujours plus cruel, et qui ne t’épargne rien. Tu es aussi quelqu’un de sensible; une femme qui n’ose plus rêver, un être dépassé par de si nombreuses difficultés, des difficultés qui ne laissent nul répit à cette petite fille qui a grandi trop vite, à cette mère qui doute, et se pense coupable de tous les malheurs du monde. C’est tout cela, et davantage encore, ma mère. Personne n’avait à ma connaissance contenu autant de force et de sensibilité à la fois. Je me suis souvent dit que cette femme était la parfait définition de l’humanité. Mes mots se confondent pour exprimer toute l’admiration que je lui porte. Je n’ai pas pour ambition de la flatter, cette femme frémit à la pensée seule qu’elle puisse servir de modèle. C’est là un simple témoignage de l’estime que je lui porte. Je suis convaincue que si chaque enfant apprenait à découvrir leurs parents, au-delà de leur statuts de parents, ils comprendraient bien mieux que les liens du sang ne sont pas nécessairement ceux du cœur. Et inversement. Ma mère et moi vivons une relation exceptionnelle. La qualifier de fusionnelle serait cependant une grossière erreur. Ce serait simplifier et dégrader toute la complexité de cette relation. Ce que je puis vous dire, c’est que nous sommes dans une symétrie affective parfaite. Je dis bien affective, nous sommes tellement différentes l’une de l’autre… Mais lorsque je perçois l’étincelle d’une souffrance dans son regard, cette souffrance se fait mienne; et réciproquement. Je le confesse, c’est sans doute ce que l’on nomme une liaison dangereuse, car nous sommes capables de nous faire le plus grand bien… comme le plus grand mal.
Et pourtant, je n’échangerais cette relation pour rien au monde. Tant qu’il y aura en moi une once de vie, je lui consacrerai tout mon amour. C’est tout ce que je peux véritablement lui offrir. Alors je prendrai soin de cet amour, avec une bienveillance unique, comme l’on prend soin de tout ce qui est précieux. Je la connais jusqu’au cœur, je lui offre le mien.
Ces quelques mots peuvent paraître bien romantiques, naïfs, ou peut-être même ne semblent-ils pas sincères. Cela m’importe peu. C’est à ma mère que je m’adresse avant vous, et je lui fais serment d’une honnêteté absolue…