Un proverbe bien connu veut que l’amour rende aveugle.
Un autre courant de pensée, pas si étranger, attribue à l’amour des raisons que la raison ignore.
Que faut-il sérieusement penser de l’amour?
L’amour rend aveugle. Cette proposition, qui s’annonce comme une précaution à prendre, qui a quelque chose de la mise en garde, révèle surtout une pensée couramment admise. Il s’agit plus exactement de l’idée d’un amour joueur, trompeur et illusionniste. L’amour serait un jeu d’apparences, dont nous ignorons tout à fait les règles et duquel nous ne sommes pas assurés de sortir gagnant. Ou encore, l’amour serait un des voiles de la Maya, un trompe-l’esprit, une forme d’illusion d’optique. Conçu ainsi, l’amour se présente comme un véritable piège, dans lequel même les êtres les plus lucides sont tentés de plonger.
Mais il y a davantage. Car l’amour ne fait pas qu’aveugler; l’amour rend aveugle. Ce sentiment bien humain, spécifiquement humain, est non seulement un piège imprévisible mais c’est aussi un réel danger. Quiconque a fait l’expérience de l’amour peut en témoigner: ce sentiment nous offre une vision adoucie, édulcorée de l’être aimé. C’est le piège. Mais plus encore, l’amour est aussi ce curieux affect qui nous fait voir la vie elle-même autrement ou, pour être plus précis, qui nous fait voir la vie en mieux. L’amour ne nous rend pas aveugle au sens où il nous prive de la vision, mais au sens où la vision qu’il nous offre, cette vision teintée d’amour est faussée. Et il serait même tentant de penser que plus cet amour est sincère et vrai, plus notre vision des choses est mensongère et fausse. L’amour, en somme, paralyse notre faculté à percevoir ce qui est, comme il est, en admettant bien évidemment qu’une telle faculté existe. Mais, plus grave encore, l’amour n’a pas pour seule conséquence de paralyser cette faculté, il l’anéantit. Il devient impossible pour un amoureux éconduit de voir la réalité, dans sa réalité. C’est le danger.
Et lorsqu’il nous est dit que l’amour a des raisons bien à lui, nous ne sommes pas si éloignés de ce danger.
L’amour a des raisons que la raison ignore. Que signifie une telle proposition? D’abord, que l’amour a des raisons. Ensuite, que ces raisons échappent à notre raison. Il s’agirait alors d’expliquer, tout simplement, que l’amour ne s’explique pas. Ou, du moins, qu’il ne s’explique pas par la raison. Serait-ce à dire que l’amour est irraisonné? Et qu’il appartient à ces affects peu raisonnables? Certainement pas. Car ce serait alors penser l’amour comme sensation, voire passion, alors que l’amour est davantage de l’ordre du sentiment. Et ceci d’autant plus que, comme nous le dit le proverbe, l’amour n’est pas sans raisons, qu’il a des raisons d’être, même si nous ne savons pas lesquelles. Le pourquoi de l’amour nous échappe. Faudrait-il alors penser que l’amour est quelque chose d’irrationnel, c’est-à-dire qu’il ne peut être appréhendé par tout rationalisme et qu’il se dérobe ainsi à toute compréhension? Peut-être bien. Mais nous pourrions tout aussi bien suggérer que l’amour peut s’expliquer, se saisir même si ce n’est par la raison. Seulement, si une telle suggestion ne manque pas de cohérence, elle pose tout de même une question: comment comprendre une chose si ce n’est par la raison, au sens d’intelligence ou d’entendement? Peut-être sommes-nous dotés d’une autre faculté intellective dont nous n’avons pas encore pris connaissance. Ou peut-être que c’est précisément cela que nous comprenons de l’amour: le fait qu’il ne puisse être véritablement compris. Et peut-être que c’est même cela l’amour: ce quelque chose d’incompris et d’incompréhensible, qui échappe à l’esprit, mais fait battre le cœur. Cela fait beaucoup de peut-être et peu de certitudes. Mais peut-on sérieusement aspirer à de réelles certitudes lorsqu’il s’agit d’amour? Sûrement pas.
Aussi, nous sommes en droit d’affirmer que tout cela n’est pas bien grave.
Car, que l’amour rende aveugle signifie également que l’amour nous permet de voir des choses que seul ce sentiment permet de voir et ainsi que d’un aveuglement peut naître une vision nouvelle, et peut-être même une lucidité nouvelle.
Et, que l’amour ait des raisons que la raison ignore, cela ne signifie-t-il pas aussi, et surtout, que nous sommes capable de bien plus de raison(s) que notre raison veut bien nous le faire croire?
Aussi, il faudrait conclure ici que, si l’amour est bien une erreur de jugement, c’est la plus jolie des erreurs humaines.