
Si tu dois écouler ta haine, tu peux bien m’en éclabousser, je te laisse me la distiller, mais je t’en prie, maman, épargnes-moi en les pensées, et cesses enfin de m’inonder. Compte tes gouttes, aies un air de folie, laisses moi un doute, et simules d‘exagérer. Je veux pouvoir le croire, que tu ne les penses pas, ces choses que tu me cries. Je veux bien concevoir que c’est toujours mieux qu’un non dit. Mais ta franchise est une tuerie, maman, et si tu m’accuses d’hypocrisie, c’est que tu ignores la diplomatie. Toutes les vérités sont bonnes à dire, c’est un avis qui m’est imparti. Mais c’est si difficile de les bien entendre qu’il y a les précautions à prendre. Il faut des détours, parfois. Il faut la configurer, la dite vérité. Alors, oui, dis moi que tu ne m’aimes pas, si c’est bien vrai. Mais ne me le dis pas ainsi, dis le moi en secret. Et puis, il y a les actes, qui valent tout autant que des mots, lorsqu’ils sont précis, ou efficaces. Tous les coups sont permis, lors qu’il n’y pas menace. Je préfère que tu me le montres, ce désamour que tu me portes. Le langage des signes, le langage du corps, je les craints, mais tellement moins. Alors que les mots, maman, les mots me sont si précieux, et tu le sais, que mon cœur ne parle qu’eux. Je t’échange n’importe quelle gifle contre un silence. Je te concèderais même une cicatrice, en gage de souffrance. Mais ne me parles pas. Pas comme ça. Sois sincère dans ta colère, mais autrement. Tu peux m’avouer, ou le hurler, ce que tu ressens. Je comprends. Je comprends que tu puisses cesser de m’estimer. Je comprends que tu ne me supportes pas, que tu ne le veuilles plus, que c’en est trop, et que c‘est un choix. Je comprendrais. Même si, à accepter, je dois y livrer plus d’efforts que je ne puisse en donner, je m’y obligerai, oui, vraiment, et je comprendrai. Mais je suis avare en maux, et j’aime autant ne pas en saigner tant. Alors, fais moi une faveur, eu égard à ma douleur, et change tes mots. Trouves en d’autres, cherches un peu, fouilles en toi, ou en nous deux. Je te prête mon dictionnaire, je veux bien même t’en apprendre quelques-uns. Mais changes tes mots. Il y a un art, le sais-tu? C’est l’art de la manière. La manière de dire les choses. Je te l’enseignerai, si tu le souhaites. Je me renseignerai, t’en ferai un rapport, je ferai ce qu’il faut. Je t’ai promis des efforts, et je ne promets rien pour de faux. Mais changes tes mots. Souvent, je le sais, tu me dis que tu ne le pensais pas. Tu es femme impulsive, et c’est peut-être un bien parfois. Parfois. Je suis sans doute, on ne sait pourquoi, une excessive sensible, et c’est un tort. Mais c’est un tort que je veux me permettre. Alors comprends que je ne le supporte pas, ce jus de haine dont tu m’asperges, ses débris d’idées dans ta voix, et sa grammaire en coup d’éclats. C’est que je ne parviens pas à imaginer que le langage ne puisse être pensé. Et si, à reconsidérer, l’on regrette en bien des cas ce que l’on nomme avoir dit, c’est, d’après ce que j’en pense, ce que l’on a osé pensé qui est cause réelle de nos regrets. La conclusion? Une mise en garde, contre impulsivité. Oui, maman, c’est un danger, et un danger vrai, que de penser sans y penser. Ca fait dire du n’importe quoi. Et il importe, ce n’importe quoi, il m’importe du mal que tu ne soupçonnes même pas. Je ne le pensais pas. Non, maman, vraiment, ton excuse ne tient pas. Elle explique, mais explique seulement. Insuffisant. Alors gardes les, tes mots maladroits. C’est la dégaine, tu vois. Au un, deux, trois, ne te retournes pas. Ranges ton arme, et arranges ton esprit. Apprends à viser, ce qu’est la vraie pensée. Et évites les balles perdues. Autrement je te les rendrai, et aussi fort que tu me tues. C’est la dégaine, au bon débarras. Parce que j’ai mal, j’ai le mal de toi. Et c’en est assez, je veux faire ma loi. Tu persistes, affiches ton état. Tu ne veux pas t’interroger, ou alors tu n’oses pas. Je suis comme je suis, c’est bien ce que tu dis? Alors restes comme tu es, mais restes loin de moi. Que l’on soit fidèle à sa nature, ce n’est pas un problème, maman. Mais lorsque sa nature est pour autrui une torture, permets moi d’affirmer qu’il y a risque, et erreur conjugués. C’est une pensée. C’est ma pensée. Et si elle t’est insupportable, je saurai t’aimer encore, je suis trop sensible pour ne pas être en tort. Mais je t’aimerai à distance. Parce que je suis ce que je pense. Non, ne m’accuses pas d’intolérance. Cela aussi, c’est un mot mal appris. L’intolérance, c’est ne pas respecter la différence, et vouloir l’anéantir, même sous prétexte d’une méfiance. Or, ce que je te propose, ce n’est pas autre chose, que de me tolérer. Et que ce soit de loin, comme de près. La décision doit être tienne. Mais n’oublies pas mon sérieux problème. Je te le répète, pour mieux t’en persuader. Oui, maman, n’oublies pas, n’oublies jamais, combien tes mots agacent ma pensée. Et ajoutes encore, à cette réalité, l’épanchement de ce cœur dont je voudrais tant t‘arroser, si tu ne l’écumais pas sans cesse de mots qui dépassent ta pensée…