H-3. Assise dans une gare, j’attends un train qui ne viendra pas avant… avant longtemps. J’ai bien l’impression que je perds du temps.
Perdre du temps. Je ne conçois pas que l’on puisse perdre du temps. C’est une jolie expression et elle me plait. Mais il lui manque un petit quelque chose. Quelque chose comme de la vérité.
Je perds mon temps. Ah oui, vraiment? Parce que le temps t’appartient, peut-être? Ou parce que le temps se perds, alors? Allons, un peu de sérieux…
J’y ai pensé pourtant. Je me le suis dit tout à l’heure, il y a quelques temps, quand l’hôtesse d’accueil m’a confirmé, avec un sourire forcé, pour la cinquième ou sixième fois que, oui, j’aurais un train, qu’il suffisait juste que je patiente quelques heures. Trois pour être exact. C’est à ce moment que j‘ai pensé, d’abord, que les hôtesses d’accueil avaient bien trop d’humour, et, ensuite que, oui vraiment, j’allais perdre mon temps. Mais je me suis raisonnée.
Très bien, alors disons que je vais perdre du temps. Mais c’est juste impossible, pensai-je encore une fois. Parce que perdre du temps, c’est comme le prendre, ce n’est pas le prendre tout en entier, c’est s’en octroyer un simple moment, un instant, un temps, mais pas tout le temps. Il ne faut pas se hâter lorsque l’on traite d’une chose si importante. Il faut y accorder beaucoup de temps, le temps qu’il faut. Mais je peux comprendre cette sensation, puisque je l’ai eue. Le temps est si précieux que lorsque nous n’en faisons rien, nous sommes toujours tentés de penser que nous le perdons.
Mais peut-il réellement y avoir une perte de temps?
Une perte de temps n’a pas beaucoup de sens si elle signifie perdre du temps, nous l’avons dit un temps plus haut. Mais s’il agit de perdre le temps? Et bien, s’il s’agit de la perte de temps, il ne s’agit de rien, car la perte de temps n’a pas davantage de sens, au mien. Pensons un moment. Si nous perdons le temps, comme nous le prétendons si souvent, faut-il l’incriminer pour autant, lui qui s’est offert à nous de tout instant? Ne faudrait-il pas penser plutôt que nous seuls responsables de cette perte? Pauvre temps, nous te tuons, te condamnons, te rendons sale et responsable de nos propres erreurs…
Voyons, un temps ne se perd jamais de lui-même. C’est nous qui causons ce que l’on nomme sa perte. Perdre du temps. Perdre du temps, cela signifie que le temps puisse être une perte. Il y a contradiction. Ne pensez-vous donc pas?
Alors imaginez. Imaginez que, plutôt que de gâcher ce temps qui vous est imparti, vous en tiriez profit. Imaginez que, plutôt que de souffrir ce temps qui passe, ce temps qui court, sans vous, vous en tiriez partie. Imaginez que vous soyez les acteurs de temps-ci, ce temps qui semble tant fuir, et que vous pourriez pourtant aisément rattraper. Imaginez-le… et faites-le!
Car à cet instant précis, ce temps que j‘ai écrit, le temps ne m’attend pas, et s’écoule. Est-ce à dire que je l’ai perdu? Certainement pas. Ce temps que je croyais perdu, je ne l’ai ni gagné, ni égaré, mais je l’ai vécu.
Une parcelle de temps, ce peut être, de temps en temps et si souvent, une parcelle de vie, si on le veut vraiment.
D’ailleurs, la petite voix de la gare vient de m’annoncer, très aimable, qu’il ne me restait plus que deux heures. Deux heures avant que le train n’arrive et ne m’emporte avec lui, comme autant en emporte le temps…
H-2. Pauvres de nous, nous allons finir par le perdre vraiment le temps, nous en avons pour beaucoup déjà perdu le sens…