- Et à présent, ce magnifique état de l’âme, évalué à n’importe quel prix, ni échangé, ni repris, j’ai nommé l’amour…
La salle vacilla. Tous les acheteurs se regardèrent, visiblement bien en colère. Ils étaient venus du monde entier, ne serait-ce que pour l’admirer. Mais l’objet restait caché. Le commissaire l’avait scellé, et le gardait en grand secret. La tension parvint à l’apogée, et la compétition fut enragée.
Un homme d’une certaine maturité proposa le premier.
- J’offre de la tendresse, s’écria-t-il, avant que d’être éjecté. Raison invoquée: ce n’est pas assez. Il ne contesta pas et se laissa y repenser.
Un autre prétendant saisit alors sa chance et tente son élément.
- Je propose de l’attachement…
Mais ce fut dit insuffisant.
Une dame âgée surenchérit.
- J’offre la douceur à l’attachement. Et un peu de caresses en complément.
Elle fut excusée.
L’enchère s’annonçait difficile, mais les acheteurs, persévérants. La course reprit avec acharnement. Une petite brune s’y essaya.
- J’offre la complicité, et comme pour anticiper: et je l’offre en illimité.
Le commissaire priseur n’y pensa même pas, et la petite brune fut évincée.
- De l’amitié, exulta son amie, en bonne solidarité.
Le commissaire s’en réjouit.
- Voilà qui est mieux… Mais bien encore trop peu.
Les deux amies se rassirent, sans grand sourire. Un compétiteur les fourvoya.
- De l’amitié, n’importe quoi… L’amour, c’est tout sauf ça! Moi, je propose la séduction, avec un jeu des émotions.
On l’examina. C’était un jeune homme aux airs rieurs, et évidemment bien grand charmeur. Mais ses clins d’œil furent sans succès, et le commissaire, de s’excuser.
- C’est une idée des plus sensibles, mais que je me dois de refuser.
Le jeune homme en fut piqué.
- Et pourquoi je vous prie?
- Parce que c’est trop joli. Trop beau pour être vrai. Et trop simpliste même, je dirais.
Le bel homme n’insista plus et se rassit, mais tout proscrit.
Les propositions reprirent, avec une hargne à en frémir. Mais le commissaire fut exigeant, comme jamais auparavant.
Une grande blonde attrayant avança ses arguments.
- De l’attirance, susurra-t-elle, en se penchant bien lourdement.
Le commissaire en trembla, mais ne put approuver.
- C’est tentant, il est vrai. Mais l’amour mérite quelque chose de plus constant. Ne m’en veuillez pas, vraiment…
La grande blonde se redressa, rougissante d’un piteux état.
- De la pitié, s’écria alors une voix.
C’était une grosse voix, sarcastique et rouillée.
- De la pitié… C’est un terme qui me déplaît. Et d’aucune nécessité. Ce n’est parce que vous me donnez pitié, que je vais vous rendre l’amour. Vous vous égarez, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Mais rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul…
La voix se tut, brisée et aigue.
- De l’admiration, balança un garçon, avec des yeux comme des ballons.
- C’est une bonne proposition. Mais l’amour a ses conditions. Et l’admiration ne fait pas tout, elle n’en est qu’un menu bout.
Après lui, un homme s’aventura.
- De la passion, et nulle raison. Qu’est-ce que vous dîtes de cela?
- Que c’est une fausse comparaison. L’amour est moins vif, que cet ébat. Si je vous le donne, vous me le rendrez. Et pour deux raisons, qui plus est. Du fait d’abord qu’il vous dépassera, et que vous ne saurez ensuite en conserver l’éclat. La passion est forte, mais elle ne dure qu’un temps. L’amour est plus discret, mais défie tout présent.
Un vieux monsieur éclaboussa franchement.
- Du sexe. Beaucoup de sexe. Une éjaculation de sexe. Ça, c’est du plus que présent!
- Non, monsieur. Ça, ce n’est qu’un bon moment. Insuffisant. Si vous n’aimez que vos amants, alors vous aimez peu et d’un amour trop peu galant...
- Du mérite, taquina un enfant.
C’était un grand enfant, d’un courage étonnant. Tous les regards y convergèrent, tous le priant de se taire. A l’exception du commissaire, qui lui sourit délicatement.
- Non, mon enfant. Ce n’est pas avec du mérite que l’on obtient l’amour. C’est malheureux, je le sais bien; mais je n’y peux absolument rien…
Le commissaire marqua une pause, mais les acheteurs s’y opposèrent. L’impatience régnait en maître, et l’on dut s’y soumettre. Le début fut relancé.
- De la patience, offrit une jolie dame, d’un calme reposant.
- Comme c’est intéressant, lui répondit-on. Mais la patience a des limites que l’amour se plaît à ignorer. Mille regrets.
Elle n’en parut pas bouleversée.
- Je propose de la naïveté, lâcha un vieil aigri, avant que d‘ajouter: c’est le prix à payer.
On le gronda avec mépris, et l’acheva sans ménager.
- Vous semblez effectivement savoir de quoi vous parlez. Mais ce que requiert l’amour n’est pas tant de la naïveté, qu’un peu seulement de curiosité. Si vous voulez que je vous le cède, alors il faut vous corriger. Et apprendre à espérer, pour commencer…
Et le vieil aigri partit.
- De la folie, s’écria un autre.
La salle s’éprit de rire.
- Charmant. Follement charmant. Mais indécent. Car si l’amour peut être aliénant, il n’en reste pas moins un indépendant. Oui, monsieur, il n’est pas fou, l’amour, ce sont les amants qui le peuvent être. Or, ce n’est pas un amoureux que je vous vends, mais leur amour, pauvre inconscient!
Le fou d’amour quitta la salle, hystérique et boitant. Le commissaire songea à le retenir; il avait une folle envie de rire. Mais un acquéreur se fit entendre. Il se leva et d’une poigne forcée, s’exprima avec fierté.
- Je vous offre le courage, monsieur le commissaire. Rendez-moi l’amour, si vous voulez me faire taire. Vous ferez mon bonheur, et je vous ferai honneur. C’est un échange de bons procédés…
- … Que je décide de refuser. Monsieur est poète, et cela seul prouve son courage. Mais aussi doux soit votre adage, il se résume à des promesses. Et les promesses ne me touchent guère, mon brave. Elles ne démontrent que votre envie, est-ce que cela seulement suffit? Vous me donnez votre parole, mais l’amour exige davantage. Il lui faut des actes, il lui faut des preuves. Bien plus que du courage, c’est une question de dignité. Il faut le mériter. Et quoi que vous en disiez, ce n’est pas ce que vous m’offrez: il me manque toujours les faits.
L’orgueilleux n’osa pas se défendre et cria forfait, en gage d’humilité. L’humilité, c’est ce qu’offrit une femme ratatinée. Elle fut expulsée avant même d‘accoucher.
- Ajoutez à votre humilité un peu de fierté, et à défaut de vous le donner, l’amour, je pourrais vous le prêter. Mais l’humilité seule est danger. Elle ne vous offrira pas l’amour, mais vous en dépossèdera. Vous lui offrirez tout, mais jamais rien ne vous rendra. Oui, l’humilité seule est un danger. Elle vous ôte le seul amour dont on peut disposer, et en toute impunité, cet amour que l’on se porte, l’amour de soi et de ses qualités. Or, sans cette estime, l’amour n’est plus rien, plus rien qu’un vide abyme. L’on s’y perd en même temps qu’il s’enfuit, et à ne plus s’aimer soi-même, l’on en égare l’amour d’autrui. Oui, l’humilité est un vrai danger; j’y préfère la modestie.
La femme se ratatina encore un peu et se surprise à pleurer. Une autre femme, alors, vint s’exprimer.
- Moi, proposa-t-elle.
- Comment, vous? s’étonna le commissaire.
- Moi, simplement moi. Je m’offre à vous, monsieur le commissaire. Et je me donne tout en entier. C’est tout ce que je peux offrir, alors prenez. Vous pourrez me disposer, et à votre guise, s’il vous plaît. Mais, en échange, accordez-moi cet amour que vous vous réservez…
Le commissaire s’en retourna et consulta ses conseillers. Il trouvait l’offre pleine de fraîcheur et insolente de bonté. Mais la demande toujours manquait. Il refusa, tout désolé. C’est alors qu’un petit homme se fit remarquer. Il éclata dans un rire fastueux, et en contamina l’assemblée. Le commissaire ne sut que faire, et hésita à sévir. Il laissa finalement le monsieur s’éclater et s’y laissa prendre par légèreté Lorsque l’assemblée retrouva un souffle, il exprima son offre en tout gaieté.
- De l’humour. Rien de plus, rien de moins que de l’humour. Nous avons tous et tout à y gagner…
Le commissaire délibéra, mais ne concéda pas.
- Vous pensez sérieusement que l’amour n’est qu’une partie du plaisir? C’est drôle, en effet. Mais c’est une erreur. Refusé.
Le monsieur en rit encore et partit se rafraîchir un peu. L’on s’interloqua. Il semblait si heureux… Puis ce fut le silence. Le commissaire tenta une relance, mais en vain. Les acheteurs n’osaient plus, pour beaucoup trop déçus. Le commissaire s’interrogea et ses conseillers se retirèrent. Quelques chuchotements félissaient çà et là, et le commissaire y prêta une oreille. Il entendit un certain bruit, en demanda un écho, mais le chuchoteur s’y refusa. Il avait peur. Alors le commissaire le pista, insista et persista, tant que le muet se confia.
- Je pensais à de la sincérité. Mais vous le refuserez, n’est-ce pas?
- Si, en effet, c’est. Mais c’est tout de même bien essayé. Celui qui ne tente rien, est encore moins…
Le commissaire était un génie, un malin. Les chuchotements laissèrent place à des cris. Mais aucune proposition ne fut validée. Certaines, pourtant, étaient plus que louables; certaines étaient valables. Le commissaire les prit en note, et rappela ses conseillers pour en débattre.
Alors qu’ils discutaient d’une offre à pourvoir, un vieillard un peu canard pointa sa canne vers le commissaire et le disputa avec entrain. Le commissaire fit signe aux messieurs de sécurité, mais le vieillard se mit à parler. Il lui dit, à quelques mots près, qu’il avait une proposition à formuler, que la sécurité pouvait prendre congé, qu’un vieillard de sa trempe n’était pas d’humeur à attaquer. La proposition entendue, l’amour fut vendu. Le vieillard prit le précieux et ne le quitta plus. La salle se vida, des conseillers jusqu’aux acheteurs, de sa sécurité comme de ses chuchoteurs, et l’enchère fut abolie. Alors le commissaire partit aussi, en repensant à son vieillard ami. Les propositions avaient été fortes et toutes sensées. Mais le vieillard avait comprit, ce que d’autres n’avaient pas pensé. C’était pourtant simple. C’était presque rien. C’était ça d’ailleurs. Rien.
L’absolu rien.
L’amour n’est pas à vendre. L’amour ne s’achète pas. L’amour n’a pas de prix.
Ces quelques vérités avaient suffit.
Pourquoi, alors, avait-il fallu tant de passion, de sexe comme de raison, de courage, d’humilité et de sincérité pour y songer? Incompréhensible. Inexplicable. Et pourtant tellement vrai…
Et si c’était ça, l’amour, au final?
Un petit rien, après tout.
Un petit rien, pour beaucoup.
Un petit rien, qui fait tout…
A juger. Sans plus.
Adiké, une petite ville perdue au milieu de nulle part et au centre de tout…
Ses grands espaces goudronnés, ses murs de béton armé, ses routes interminables, et son atmosphère irrespirable avaient fait la gloire de cette bourgade du nord-sud. Un vrai petit coin de paradis qui avait attiré les plus riches familles du pays et ne cessait depuis de fasciner le reste du monde. Mais un paradis aux portes verrouillées. Vivre à Adiké, c’était un privilège auquel seuls quelques rares élus pouvait prétendre, privilège qui avait bien vite fait de cette petite ville le territoire le plus dépeuplé que l’on puisse imaginer. Aussi, son éradication était prévue pour la fin du monde et tous les adikéens attendaient cet avènement avec une excitation féroce.
Tous…sauf une.
Philomène venait de perdre son emploi. Une situation qui l’avait contrainte à quitter son lieu de prédilection, Alêthé, pour sa ville jumelée, Adiké. C’était, en vérité, à Adiké que la jeune femme était née, avait grandi et fait ses premiers pas dans la vie. Philomène connaissait donc bien ce petit coin de paradis. Mais c’était ce même paradis qu’elle avait eu l’audace de fuir des années voire des siècles auparavant, avec la ferme intention de ne jamais y revenir. Seulement voilà, Alêthé n’avait plus besoin de ses services, et il n’y avait à présent qu’à Adiké, contrée de Phantasma, qu’elle pouvait officier. C’était, plus précisément, dans le luxueux lycée adikéen que Philomène allait devoir œuvrer. Ce même lycée dans lequel la jeune fille avait reçu ses premières leçons de manipulation mentale, de dictature rhétorique, de censure littéraire, d’anatomie nucléaire et de dépravation sexuelle. Tout un programme que Philomène enfant s’était promise de ne plus jamais suivre. Tout un programme que Philomène adulte s’était promise de toujours poursuivre. Mais les promesses, on le sait assez, se perdent à force de nécessité. Aussi, la jeune femme dut renoncer à son projet et faire face à son passé.
Le temps ne semblait pas avoir atteint le dit paradis. A droite, quelques commerces se faisaient piller; à gauche, quelques pilleurs se faisaient attaqués; et en face, les forces du désordre veillaient. Philomène eut l’étrange sensation d’un déjà vu. Mais elle ne s’attarda pas sur ce désolant état des lieux, elle avait du travail à commencer. Après avoir déposé ses quelques affaires, restes éparpillés de son voyage à Alêthé, elle s‘aventura donc vers le centre de la ville. Mais à peine Philomène eut atteint le lycée qu’elle fut submergée par le trauma du souvenir.
Elle se souvint avec douleur de l’angoisse qui la paralysait chaque fois qu’elle pénétrait cet immense bâtiment en terre cuite, bordé de feuilles mortes, de saules pleureurs festoyants et de pommiers dépressifs. Elle se souvint de la peur qui la tenait dès qu’elle devait traverser ces longs couloirs dépeints, roses moroses; se souvint de ces étourdissements qui l’aveuglaient, toutes les fois où son regard se posait sur ces escaliers d’acier, en colimaçon, ces escaliers qui descendaient toujours plus bas, toujours plus droit.
C’était pourtant ici, dans le bâtiment aux arbres retraités, aux couloirs accidentés et aux escaliers suicidaires qu’était née la vocation de Philomène. Cette vocation sans laquelle elle n’était plus rien; cette vocation naissante qui l’avait faite renaître.
C’était un dix-neuf novembre. Il faisait froid, il faisait gris; c’était une belle journée d’été à Adiké. Les cours avaient repris, Philomène avait retrouvé son pathos de lycée et ses faux amis de seconde zone. Elle s’était assise à gauche, tout à gauche, devant, tout devant et elle rêvait, tout éveillée. Elle pouvait voir à travers les fenêtres teintées la vie ambiante d’Adiké. Elle pouvait voir une personne âgée remercier le jeune homme qui l’avait bousculée avec tant de générosité. Elle pouvait voir aussi un couple passionné s’unir dans le divorce pour le meilleur et pour le pire. Et elle apercevait enfin, au loin, les touristes amateurs s’extasier devant le mur d’Adiké, ce mur que le Léviathan avait fait construire au septième siècle après Judas pour célébrer la première guerre civile adikéenne. C’est à cette période que la contrée mythique avait atteint son apogée et émerveillé le monde aux alentours. De ce siècle passé, il ne restait plus qu’un bon et vieux temps, et Philomène pouvait percevoir quelque chose de la mélancolie qui planait au cimetière des combattants. Mais la jeune femme n’était pas comme eux, et à la vue de ces cadavres enneigés, de ces corps glacés sous un nuage de plomb, Philomène n’avait pas tant senti la nostalgie de ces visiteurs extasiés que le goût sucré de ses larmes dégoûtées. Les pleurs de la jeune fille avaient alors rempli son professeur d’une orgueilleuse fierté, que les applaudissements de la classe n’avaient pas tardés à lasser. Mais Philomène n‘y avait prêté aucune attention, son esprit s‘était échappé vers de trop lointaines contrées. Cela faisait en effet quelques heures qu‘elle s’était laissée aller à méditer, l’esprit en liberté et des questions pour toutes pensées. Elle se demandait, par exemple, ce qui pouvait bien se cacher derrière les portes d’Adiké. De ce possible étranger, elle enfantait un autre monde, un au-delà, et s’y plaisait déjà. Elle s’imaginait ainsi partir loin d‘ici, très loin d‘ici, et ailleurs. Où? Elle s’en fichait mais n’importe où ailleurs. Elle, Philomène, fille de Phantasma, traverser la frontière Maya, quitter Adiké et rejoindre Alêthé. Perdue dans ses pensées, elle s’était mise à l’imaginer. Gagnée par ses pensées, elle s’était permise d’en rêver.
Car, si pour tous Adiké était un paradis sur terre, pour la jeune fille ce paradis était enfer.
C’est d’ailleurs ce que Philomène s’était dit, tout à l’heure, en revoyant le spectacle tragique du quotidien d‘Adiké. Et c’est aussi ce qu’elle se disait, là, maintenant, postée devant le lycée, sans oser encore y entrer. A Alêthé, elle avait goûté au paradis, au vrai. A Adiké, elle revivait l’enfer. Mais la jeune femme se souvint alors de tout ce que son esprit lui avait conté, en ce dix-neuf novembre, jour consacré. Ce qu’il lui avait dit, ce sage esprit? Peu de choses, mais quelques mots avaient suffit: Elle n’était pas au paradis, mais qu’importe? Elle pouvait toujours en rêver… Une pensée qui avait, à ce moment précis, ce moment où tout était permis, réanimé ce grand cœur que tant d’autres avaient oublié. Une pensée qui avait redonné espoir à la jeune femme, qui avait redonné sens, une pensée qui avait donné un nouveau sens à l’espérance. Si Adiké l’avait tant faite pleurer, ce n’était que pour mieux la faire rêver. Quoi de plus réconfortant pour une jeune fille inconsolable que cette pensée?
Ce jour-là, lorsque le professeur avait vu le sourire de Philomène, il lui avait conseillé une bonne psychanalyse. Car Philomène était devenue folle, folle de joie. Et de la peine que lui avait causé pareille lucidité, et de la joie que l’espoir lui avait insufflée, était née sa vocation. Par ses rêves éveillée, elle s’était découverte, en même temps que dévoilée. Elle venait de trouver la question, celle qu’elle avait tant cherchée, celle qu’il lui fallait poser.
Aussi, en ce beau jour d’été et pour la toute première fois, la jeune femme avait osé l’imposer, cette question bien méritée.
Aux cris d’Adiké, Philomène avait répondu, avec la plus grande vérité, ces quelques mots: et si c’était faux?
Philomène s’en souvint, c’était avec cette belle journée d’été que tout avait commencé. Et c’est en son souvenir que la jeune femme, maintenant seule face au lycée, se détermina enfin à y entrer.
A Alêthé, Philomène avait enseigné l’art d’observer. Chaque regard doit être une réponse à un lieu donné. Quel regard posait-elle alors sur ce lycée? Un regard irisé d’infinis regrets. Elle y avait passé tant d’années, autant d’années de volées, que rien n’avait su rendre, ni rattrapé. Le pire, elle l’avait connu ici, entre les murs de ce lycée, étouffés de peurs angoissées. Elle aurait voulu l’anéantir ce trop-plein d‘espoirs brisés. Parce qu’il lui avait mentie, souvent, toujours, mais plus que tout, parce qu’il l‘avait trompée. Elle, l’enfant en demande, lui, le tuteur aux commandes, à cet âge où rien n’importe plus que de comprendre, elle lui avait offert la confiance, il lui avait rendu l‘apparence. Lui pardonnerait-elle un jour?
Et vous, lui pardonneriez-vous? Pardonneriez-vous à un monde où tout n’est qu’illusions, faux-semblants et trahisons? Que feriez-vous d‘un monde qui vous étouffe d’inconscience et vous enferme dans le silence? Vous ne savez pas? Allons, vous avez bien une petite idée. Non, aucune, vraiment? Alors, imaginez. Imaginez un monde, rien de plus, rien de moins, mais imaginez un monde. C‘est fait? Non? Dans ce cas, allons au plus simple, et pensez au nôtre. Vous y êtes? Parfait. Alors, puisque vous y êtes dans ce monde, renversez-le. N’hésitez pas, allez-y franchement et renversez-le. Le moyen? Rien de plus simple. Tenez, le ciel pour commencer. Prenez-le, soulevez-le, soulevez-le bien et abattez-le. N’ayez pas peur enfin, il ne vous tombera pas dessus ce ciel, il est bien trop léger. C’est fait? Alors montez la terre au ciel. Elle résiste? Aidez-la et le ciel vous aidera. Très bien, on peut maintenant passer aux choses sérieuses. Où sont-elles d’ailleurs, ces choses? Elles se cachent évidemment, elles se cachent toujours. Mais on finira par les trouver. En voilà une d’ailleurs, la voyez-vous? Elle est là, juste derrière le désordre. C’est cette chère harmonie. Elle se demande ce qu’il se passe, la pauvre. Mais ne lui répondez pas, on va la laisser au désordre, ils sont inséparables vous savez. Dîtes-lui seulement que l’on viendra la chercher, mais un peu après. Car voilà le juste qui s’avance. Il n’aurait pas du, le misérable, car l’injuste le poursuit. Profitons-en, nous n’avons plus qu’à les unir, sans le meilleur, et juste pour le pire. Cela est fait? Excellent. Non, dit le bien? Laissez-le dire, nous demanderons au mal de le faire taire. Nous y sommes? Fort bien. Alors passons au plus précieux. Mais, soyez prudent car il sait se faire oublier celui-là. Plus rapide que son ombre et plus vif que la lumière, c‘est un génie de l‘art abstrait. Où est-il donc ce vrai? Vous ne le voyez pas j‘imagine? Je vous avais prévenus. Mais regardez-y d’un peu plus près. Encore, encore un peu plus près. Ça y est? C’est parfait. Mais ne le perdez pas de vue surtout, il nous échapperait. Très bien. Alors mettons-y un peu de faux et nous aurons anéanti le vrai. Voyons, il me semble que c’est bon. Ou, si vous préférez, disons que ça ne saurait être plus mauvais.
Bien, alors maintenant que vous l’avez ce monde, imaginez un être dans ce monde. Allez-y, mettez-le au monde, ne prenez pas tant de précautions. La chose est faîte? Alors faîtes-le humain. Et figurez-vous à présent que cet être croît en ce monde. Observez-le apprendre de ce monde ce qu’est l’ordre et le chaos, le juste et l’injuste, le bien, le mal, le vrai comme le faux. Cet être ne connaît rien d’autre que son monde. Il ne sait rien d’autre de ce monde que ce qu’il lui a été donné de savoir. Il est dans ce monde. Vous le prenez en pitié? Offrez-lui la compassion. Et imaginez enfin que cet être découvre, le temps d’un rêve sans sommeil, que tout ce qu’il a vécu ici-bas n’était que pure irréalité? Imaginez-vous, vous, que rien ne semble rapprocher de cet être, imaginez que vous êtes cet être, que vous appartenez à ce monde, et que vous rêvez vous aussi, vous surtout. Que penseriez-vous de ce monde? Qu’en feriez-vous? Lui pardonneriez-vous? Je vais vous dire ce que vous en feriez, si vous le pouviez. Vous le renverseriez. Mais il n’y a que dans les songes que les mondes peuvent s’inverser.
Tout cela, Philomène l’avait compris, dès les premiers âges de sa vie. Elle l’avait compris ce monde à la renverse. Elle l’avait compris cet être qui veut changer le monde. Mais elle avait aussi compris, en un beau jour d‘été, cette drôle de fatalité qui veut que pour retourner un monde, il faut d‘abord s‘en détourner.
Et, ironie du sort ou simple allégorie, c’était cette même fatalité qui l’avait reconduite à Adiké. Ici, juste ici, dans ce lycée qui avait porté, au hasard d’un imaginaire bien pensé, ses envies d’Alêthé. Philomène se pressa d’en rire, de peur d’avoir à en pleurer.
Elle rentra au lycée, l’esprit toujours en liberté.
Ce qu’il vit cet esprit, je ne saurais vous le dire. Alors, autant vous le décrire.
Il vit des arbres pour commencer. C’était des arbres rayonnants, d’autant de racines que de fleurs, des arbres croissants qui respiraient tout plein de bonheur. Un couloir ensuite. Ce couloir hier à l‘agonie, de désespoir plus noir que gris, éclatait aujourd’hui de mille et une couleurs. Des escaliers, enfin. Autrefois dévastés, ils avaient donné vie à des escalades d’ascenseurs.
Quelque chose avait changé. Était-ce elle, le lycée? Ou peut-être bien le regard qu’elle y posait? Difficile à saisir, plus encore à penser. Et pourtant, c’est bien son reflet qu’elle pouvait contempler dans ce miroir de lycée. Elle poussa la curiosité jusqu’au centre ville d’Adiké. Aucun pilleurs à l’horizon, ni de commerces à l’abandon; plus d’attaques à larmes armées, plus de petits vieux à renverser; les forces de l’ordre bienveillaient. Philomène crut d’abord en un de ses rêves, dont elle avait le secret. Mais elle comprit ensuite combien ce rêve était réel, et cette nouvelle lui combla l’espoir d’une douce réalité, de sa réalité. Aussi, devant tant de beauté, Philomène s’acquitta de ces angoisses, ces peurs du passé pour retrouver ce courage, cette confiance et volonté dont elle avait toujours rêvés.
Et c’est un petit miracle qui se produisit alors:
Au silence d‘Adiké, Philomène répondit avec la plus lumineuse clarté ce savoir de gaieté: et si c’était vrai?